CINEMA DE BELGIQUE: L’espoir malgrĂ© tout

von | 18.10.2002

Une interview peu prolifique pour un film primĂ© Ă  Cannes. Encore faut-il apprĂ©cier le style des frères Dardenne, faisant mal aux yeux d’un spectateur qui s’en est plaint Ă  l’avant-première de „Le fils“.

Ils ne sont pas très en forme. Luc est enrhumĂ© et Jean-Pierre a la tĂŞte de quelqu’un qui a trop parlĂ© d’un sujet pour vraiment s’y intĂ©resser encore. Mais les frères Dardenne sont des gens bien Ă©levĂ©s et supportent donc le passage en revue imposĂ© de la presse luxembourgeoise, prĂ©cĂ©dant l’avant-première de leur film „Le fils“, vendredi dernier, Ă  l’Utopia.

Ce n’est pas pour autant que l’on arrive Ă  en tirer grand-chose. Les rĂ©ponses que nous donnent les frères belges Ă©vitent d’expliquer leurs intentions. Ils ont surtout Ă©crit et rĂ©alisĂ© „Le fils“, par dĂ©sir de donner un rĂ´le principal Ă  un acteur qu’ils estiment Ă©normĂ©ment, une dĂ©marche qui fut apprĂ©ciĂ©e cette annĂ©e Ă  Cannes, oĂą Olivier Gourmet remporta le prix d’interprĂ©tation masculine. Mais comment rĂ©agissait celui-ci au fait qu’Ă  chaque nouvelle scène, les frères le filmaient avant tout de dos? Luc Dardenne rĂ©pond: „Il ne s’est jamais plaint.“

La caméra suit Olivier Gourmet au pas, comme un chien trop fidèle. Et elle redonne un côté voyeuriste allant bien à ce personnage qui se lance, par hasard, aux trousses du garçon qui a tué son fils.

Olivier Gourmet s’approche doucement de ce garçon, d’une manière qui fait parfois soupçonner un penchant pĂ©dophile. Luc Dardenne: „Oui, c’est surtout parce que, durant les vingt premières minutes, on ne sait pas ce qu’il veut vraiment de ce garçon.“ Mais mĂŞme après, par exemple durant la scène de leur combat? Jean-Pierre Dardenne: „Ah bon. Non, ce n’est pas voulu.“

Obsession paternelle

Il est vrai que ce penchant n’est que sous-jacent au film. „Le fils“ montre avant tout l’Ă©norme pouvoir de compassion d’un homme, qui ne sait pas, jusqu’Ă  la fin, s’il en sera vraiment capable. C’est la diffĂ©rence première avec leur film prĂ©cĂ©dent, „Rosetta“. On retrouve tout de mĂŞme le souci social, un-e jeune qui a perdu son innocence avant l’âge … Et une relation père-fils, qui hante le cinĂ©ma des frères Dardenne depuis leur premier long mĂ©trage „Falsch“ (1986). Elle vient d’oĂą, cette obsession? Ils n’en savent trop rien. „N’est-on pas tous intĂ©ressĂ© par ce sujet?“, lance Luc Dardenne. Peut-ĂŞtre, mais au point d’y revenir dans leurs quatre films de fiction? … Luc Dardenne remarque alors qu’Olivier Gourmet a toujours jouĂ© un rĂ´le paternel dans leur films. Ce qui n’a pas de raison apparente.

Et le fait, qu’ils racontent après „Rosetta“ – un film qui montrait un milieu forcĂ© au „chacun pour soi“ -, une histoire autour de la facultĂ© du pardon, Ă©tait-ce une rĂ©action Ă  ce film? „Ce n’est pas tellement une rĂ©action Ă  Rosetta. C’est avant tout parce qu’on avait lĂ  deux personnages tout Ă  fait diffĂ©rents.“ C’est aussi simple que cela, selon Jean-Pierre Dardenne. Et la simplicitĂ© est ce qu’ils recherchent dans leur cinĂ©ma.

Luc Dardenne: „Le dĂ©clic, qui a fait qu’on passe Ă  ce style documentaire après ‚Je pense Ă  vous‘? C’est parce qu’on s’est dit, suite Ă  ce film, qu’il faudrait arriver Ă  filmer plus simplement, et mĂŞme de la manière la plus simple possible.“ Et, que l’on aime ou que l’on n’aime pas le „style Dardenne“, ils rĂ©ussissent pleinement dans cette recherche de simplicitĂ©. „Le fils“ en est mĂŞme l’exemple le plus abouti jusqu’ici: une trame que l’on pourrait rĂ©sumer en une phrase, deux personnages et leur manière de devenir proches peu Ă  peu – très belle scène oĂą Francis, le jeune garçon, finit par mesurer littĂ©ralement la distance qui le sĂ©pare encore d’Olivier, son maĂ®tre-menuisier -, et une camĂ©ra qui ne prend pas position.

Il y a un certain renouveau du nĂ©orĂ©alisme lĂ -dedans. Evidemment les frères Dardenne ne rĂ©volutionneront en rien le cinĂ©ma, comme l’auront pu faire Rossellini ou de Sica dans l’après-guerre d’une Italie en ruine. Mais tout de mĂŞme: les personnages sont proches de la vie rĂ©elle et leur situation – aussi dramatique qu’elle puisse ĂŞtre – est montrĂ©e avant tout avec un Ă©norme souci de simplicitĂ©.

Ce qui ne veut pas dire que les frères Dardenne ont su tourner leur film dans un temps record. Tout semble pris sur le vif, mais il y a lĂ  de très longs plans-sĂ©quences, très peu de coupes, ce qui a sans doute demandĂ© beaucoup de rĂ©pĂ©titions? Luc Dardenne confirme: „On a fait beaucoup de prises pour ce film. Certaines scènes nous ont pris des jours avant qu’on n’arrive Ă  les finir. Ça a Ă©tĂ© beaucoup de travail.“

Mal aux yeux

Ça doit donc leur faire mal aux oreilles qu’on leur dise que ces images qui bougent tout le temps, ce n’est pas agrĂ©able Ă  regarder, comme l’a fait ce spectateur après l’avant-première. C’est pourtant un reproche que l’on entend souvent Ă  leur sujet. C’est aussi la raison pour laquelle on les rapproche de Lars Von Trier. Ce qu’ils n’aiment pas trop non plus. Mais Luc Dardenne joue l’innocent Ă  l’Utopia: „Et vous dites que cela vous fait mal aux yeux? Ah bon. C’est intĂ©ressant.“

Une autre rĂ©action, plus positive, d’un spectateur: „En tant que fils de menuisier j’apprĂ©cie Ă©normĂ©ment la manière dont est rendu ce mĂ©tier dans le film. Cet homme fait son mĂ©tier avec fiertĂ©, ce qui est bien rendu Ă  l’Ă©cran.“ FiertĂ© d’une classe d’artisan-e-s/ouvrier-ère-s en perdition, que les frères Dardenne montrent mollement dans „Je pense Ă  vous“ (1992), de façon dĂ©senchantĂ©e dans „La Promesse“ (1996) – leur meilleur film Ă  ce jour -, d’une manière totalement dĂ©sillusionnĂ©e dans „Rosetta“ (1999) et avec un certain espoir retrouvĂ© dans „Le fils“.

Et c’est sans doute cette possibilitĂ© d’espoir malgrĂ© tout, qui permettra aux frères Dardenne de retrouver un public qu’ils avaient un peu fait fuir par la noirceur de leur vision dans „Rosetta“.

Germain Kerschen

A l’Utopia

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