SREL: Back Doors

von | 02.01.2014

L’affaire du Srel peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme le point de dĂ©part du changement que le Luxembourg a vĂ©cu fin 2013. Mais le nouveau gouvernement doit encore faire ses preuves concernant une meilleure gouvernance des services secrets – et ne pas se laisser berner.

Ce ne sont pas seulement les hippies qui utilisent les « back doors »… (©flickr/global photo archive)

Enfin un peu de concret dans les boĂ®tes Ă  lettres Ă©lectroniques de la presse. Après un petit mois au pouvoir et beaucoup d’annonces vagues, la proposition de loi numĂ©ro 6589 « modifiant la loi du 15 juin 2004 portant organisation du Service de renseignement de l’Etat et de l’article 88-3 du Code d’instruction criminelle Â» a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e. Ce document, transmis Ă  la confĂ©rence des prĂ©sidents le 10 juillet (donc encore sous le gouvernement Juncker), signĂ© par des dĂ©putĂ©s des six partis prĂ©sents Ă  la Chambre, a Ă©tĂ© un des premiers Ă  ĂŞtre reçus par le nouveau gouvernement en dĂ©but dĂ©cembre. Il Ă©bauche les premiers pas vers un contrĂ´le dĂ©mocratique plus efficace du service de renseignement.

Un acte qui Ă©tait plus que nĂ©cessaire, mais qu’on ne peut pas qualifier d’ultra-courageux – vu que le texte date d’avant la « rĂ©volution d’octobre Â» et qu’il a Ă©tĂ© cosignĂ© par au moins un dĂ©putĂ© CSV, Paul-Henri Meyers en l’occurrence. PrĂ©sentĂ©e comme une « suite directe du rapport de la Commission d’enquĂŞte sur le Service de renseignement de l’Etat du 5 juillet 2013 Â», la proposition tempère tout de mĂŞme immĂ©diatement les espoirs les plus fous. En effet, cette proposition de loi rĂ©pond Ă  la volontĂ© de la commission d’enquĂŞte de ne pas attendre une refonte complète de la loi du 15 juin, mais « d’anticiper le changement de la lĂ©gislation en ce qui concerne le contrĂ´le parlementaire du Service Â».

La proposition de loi est donc influencĂ©e par la dernière audition de Jean-Claude Juncker devant la commission d’enquĂŞte – oĂą il avait prĂ©sentĂ© ses idĂ©es pour rĂ©former le service. La commission a retenu quatre idĂ©es concernant le volet du contrĂ´le parlementaire : un « devoir d’information strict et prĂ©alable Â» valant aussi bien pour les responsables du Srel que pour le ministère d’Etat, la mise Ă  disposition d’un secrĂ©tariat permanent pour la commission de contrĂ´le, la « facultĂ© de dĂ©lĂ©guer des missions de contrĂ´le Ă  des experts externes Â» et la modification de la composition de la commission de contrĂ´le. Le dernier changement – qui permettra l’accès Ă  la commission aussi bien aux reprĂ©sentants des groupes politiques que des groupes techniques – est effectivement une avancĂ©e dĂ©mocratique. Mais aussi un pas rendu nĂ©cessaire par le changement radical du paysage parlementaire, surtout du cĂ´tĂ© de l’opposition, vu que le CSV est le seul parti Ă  dĂ©passer les cinq dĂ©putĂ©s dont on a besoin pour former une fraction.

Par contre, le fait que des experts externes pourront ĂŞtre consultĂ©s sur des affaires touchant Ă  la sĂ©curitĂ© interne de l’Etat est une chose Ă  apprĂ©cier avec beaucoup de prudence. Certes, cela reste un instrument quand la commission de contrĂ´le manque tellement de confiance dans le Srel et dans les autres services qu’elle ne voit pas d’autre issue que de faire appel Ă  un tiers. Pourtant, dans le cas d’une situation malsaine Ă  ce point-lĂ , on devrait plutĂ´t faire le mĂ©nage que de payer des audits onĂ©reux, dont rien ne garantit la neutralitĂ©. D’ailleurs, toujours dans le prĂ©ambule, les lĂ©gislateurs prĂ©voient aussi un nouvel instrument de contrĂ´le interne, « selon un modèle inspirĂ© de l’Inspection gĂ©nĂ©rale de Police (IGP) Â». Le seul hic reste que, justement, l’IGP doit aussi ĂŞtre rĂ©formĂ© dans les annĂ©es qui viennent, vu qu’il ne fait pas toujours preuve d’efficacitĂ© et d’impartialitĂ©.

Une affaire de volontĂ© ?

Les choses ne sont donc pas si simples, et les auteurs de la proposition ont bien fait d’ajouter une mise en garde : « L’efficacitĂ© du contrĂ´le parlementaire (?) dĂ©pendra in fine de la volontĂ© du Service et de l’autoritĂ© de tutelle Ă  se soumettre Ă  une surveillance politique externe et de la volontĂ© des parlementaires de s’investir activement dans un tel contrĂ´le rĂ©gulier. Â»

Dans le texte, plusieurs changements concrets sont prĂ©vus. Ainsi, le directeur du Srel devra communiquer sur une base trimestrielle « le texte complet des dossiers en cours, rĂ©pertoriĂ©s au Service de renseignement Â». Une meilleure façon, avant tout pour les dĂ©putĂ©s novices dans la commission de contrĂ´le, de se faire une image plus gĂ©nĂ©rale du travail interne du Srel. Mais il y a aussi des exceptions, qui permettront au Srel, s’il le veut, de contourner un contrĂ´le trop direct. Au point 3 de l’article 15, on peut lire que la commission a bien le droit de procĂ©der Ă  des contrĂ´les sur des dossiers spĂ©cifiques, sont exclus nĂ©anmoins les « informations ou pièces susceptibles de rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© d’une source du Service ou pouvant porter atteinte aux droits de la personne d’un tiers Â». Si on sait que, de toute façon, les dĂ©putĂ©s participant aux sessions de la commission de contrĂ´le sont tenus au secret, on peut se poser la question de l’utilitĂ© d’une telle « back door Â» – par laquelle le Srel peut très bien occulter des dĂ©tails peut-ĂŞtre cruciaux. Car les sources peuvent avoir un poids dĂ©terminant si l’on veut juger de la qualitĂ© de telle ou telle information. Par exemple, dans le cas de la journaliste kurde Zubeyde Ersöz, le Srel aurait pu vouloir enlever la source de l’information selon laquelle elle Ă©tait une terroriste dangereuse. Savoir ou ne pas savoir que ce jugement Ă©manait des services secrets turcs – qui ne sont pas connus pour leur empathie pour la cause kurde – fait une grande diffĂ©rence.

Mais il y a plus encore : dans le cas oĂą la commission dĂ©ciderait d’informer la Chambre des dĂ©putĂ©s quant Ă  « d’Ă©ventuels dysfonctionnements Â» du Srel – alors que jusqu’ici ces dysfonctionnements sont très manifestes et palpables – elle n’aurait pas le droit de « communiquer, Ă  cette occasion, des Ă©lĂ©ments factuels susceptibles de compromettre la bonne exĂ©cution, par le Service, de ses fonctions ou de porter atteinte Ă  des personnes privĂ©es Â». Tant que c’est le Srel lui-mĂŞme qui dĂ©cide quelles informations pourraient lui porter prĂ©judice, cette rĂ©glementation ne vaut pas grand-chose. Un texte plus prĂ©cis, qui aurait clarifiĂ© qui dĂ©cide de l’importance de telle ou telle information, aurait Ă©tĂ© de mise Ă  cet endroit.

Quant Ă  l’obligation d’information, on peut noter qu’une sanction est prĂ©vue (trois mois Ă  un an d’emprisonnement et entre 251 et 20.000 euros d’amende) pour le directeur du Srel qui aurait dĂ©libĂ©rĂ©ment omis d’informer la commission en cas de dysfonctionnements qu’il aurait pu constater. C’est donc la fin de l’impunitĂ©.

Mais la cerise sur le gâteau est un paragraphe qui fera encore jaser, celui du Code d’instruction criminelle. MalgrĂ© la crise de confiance dans la politique et les scandales dans la NSA et du GCHQ, les lĂ©gislateurs y donnent carte blanche aux agents du Srel. En passant par le ministre d’Etat, et le fameux trio de juges (prĂ©sident de la Cour supĂ©rieure de justice, prĂ©sident de la Cour administrative et prĂ©sident du tribunal d’arrondissement du Luxembourg), le Srel a le droit de surveiller : « Ă  l’aide des moyens techniques appropriĂ©s, (?) toutes les formes de communication aux fins de permettre au Service de renseignement de s’acquitter des missions qui lui sont imparties Â». Aucune prĂ©cision sur la licĂ©itĂ© de certains moyens et sur la dimension qu’une telle surveillance – surtout concernant l’entourage de la personne surveillĂ©e – peut prendre, ni sur les types d’informations que les agents pourront collectionner. Si le Srel vous surveille, c’est l’adieu Ă  la sphère privĂ©e.

En tout, si le nouveau gouvernement a fait preuve de bonne volonté en avançant vite sur ce dossier crucial, on doit constater que les concessions aux barbouzes sont toujours de taille et que les nouvelles réglementations ne les forcent pas à un changement de mentalité, mais seulement de style.

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