CLAE: Savoir d’oĂą l’on vient …

von | 29.11.2002

Milenko Keserovic et Franco Barilozzi, respectivement vice-prĂ©sident et secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du CLAE (ComitĂ© de Liaison et d’Action des Etrangers), nous parlent d’identitĂ©, d’intĂ©gration, de leurs convictions et de leurs espoirs en un avenir ouvert Ă  toutes les cultures.

woxx: Pouvez-vous raconter votre biographie luxembourgeoise?

Franco Barilozzi: Je suis arrivĂ© Ă  l’âge de 9 ans, en 1966, avec ma mère. Mon père y Ă©tait dĂ©jĂ . Vers 18 ou 19 ans, Ă  la fin de l’Ă©cole, des amis m’ont amenĂ© dans un milieu oĂą l’on discutait politique, intĂ©gration, revendications … Et je me suis engagĂ©. Pendant six ans, Ă  cĂ´tĂ© de mon travail de technicien, j’ai militĂ© dans une section d’un syndicat italien. En 1989, j’ai commencĂ© Ă  travailler Ă  l’ASTI et j’Ă©tais aussi un des reprĂ©sentants italiens du CLAE, qui Ă©tait nĂ© en 1985.

Milenko Keserovic: Je suis nĂ© en Belgique, de parents serbes. Enfant, je ne me suis jamais senti Belge. Je suis arrivĂ© au Luxembourg en suivant celle qui est devenu ma femme. Je suis entrĂ© en contact avec le CLAE et j’ai dĂ©cidĂ© de m’engager.

Comment vous, Milenko, avez-vous perçu l’accueil des „dinosaures“ du CLAE? Et vous, Franco, comment vivez-vous l’intĂ©gration de nouvelles personnes au CLAE, vous, qui y ĂŞtes depuis si longtemps …

M. K.: J’ai pris un train en marche et j’ai Ă©tĂ© accueilli très chaleureusement.

F. B.: On constate malheureusement un vieillissement du monde associatif, il est difficile de trouver des bĂ©nĂ©voles qui s’engagent. Pour pouvoir avancer l’arrivĂ©e de nouvelles personnes est nĂ©cessaire.

Chez les anciens y aurait-t-il une certaine perte d’espoir …

F. B.: Parfois il faut attendre de longues annĂ©es avant que certaines revendications n’aboutissent. C’est un travail de longue haleine et pas tout le monde a la mĂŞme patience.

Milenko, nĂ© en Belgique, d’origine serbe, vous dites ne jamais vous avoir senti en tant que Belge. Cela a-t-il provoquĂ© un malaise en vous?

M. K.: Oui et non. Oui, simplement Ă  cause de mon nom. Si j’allais Ă  une administration, on remarquait tout de suite que je n’Ă©tais pas Belge. Et non, parce que j’Ă©tais dans un milieu extrĂŞmement Ă©tranger. Peut-ĂŞtre Ă©tait-ce ce qui provoquait cette impression de ne pas ĂŞtre Belge, mĂŞme si j’Ă©tais nĂ© en Belgique. A l’Ă©cole, en première et en secondaire, dans une classe de 25 ou 30 Ă©lèves, il n’y avait que quatre ou cinq Belges. Mais, en fait, qu’aurait reprĂ©sentĂ© ce sentiment d’ĂŞtre Belge?

Et au Luxembourg, comment vous sentez-vous?

M. K.: Je ne me sens pas plus Belge qu’avant et je ne me sens pas Luxembourgeois. Je reste toujours fort attachĂ© Ă  mes origines serbes. Et aujourd’hui je me sens plutĂ´t citoyen d’une grande entitĂ©, de l’Europe.

Et vous, Franco?

F. B.: J’ai un passeport italien, mais je ne me sens pas cent pour cent Italien. Je retourne de temps en temps en Italie, mais mon chez-moi se trouve au Luxembourg. J’aime bien la sociĂ©tĂ© et le pays luxembourgeois. A force de cĂ´toyer, au sein du CLAE, des gens d’origines très diffĂ©rentes, j’ai pris un peu de chacun.

En quelle langue parlez-vous Ă  vos enfants?

F. B.: Moi, en italien, et ma femme en luxembourgeois. C’est un choix. Je voulais qu’ils parlent l’italien, pour qu’ils puissent communiquer avec la famille quand on va en Italie et aussi parce que je pense qu’il est bien de possĂ©der une langue supplĂ©mentaire.

M. K.: Ma femme leur parle en français et moi uniquement en serbe, pour leur donner la possibilitĂ© de communiquer avec leur famille lĂ -bas et parce que, s’ils connaissent la langue, ils pourront mieux connaĂ®tre les origines de leur père et de leurs grands-parents et leur culture en gĂ©nĂ©ral.

Parlez-vous luxembourgeois?

M. K.: Non, ma femme a dĂ©cidĂ© de prendre des cours de luxembourgeois, car nos enfants iront Ă  l’Ă©cole ici et qu’on va y vivre un certain nombre d’annĂ©es. Moi, pour le moment, je n’y pense pas. Au Luxembourg, dans un groupe de 100 personnes, au moins 40 connaissent et pratiquent une langue autre que le luxembourgeois. La langue de communication de la sociĂ©tĂ© oĂą je travaille est le français et il n’y a pas un seul Luxembourgeois!

F. B.: J’ai suivi des cours. J’arrive Ă  suivre un peu les conversations. Quand je suis dans des rĂ©unions oĂą l’on parle luxembourgeois, je regrette de ne pas le connaĂ®tre mieux. Mais c’est très difficile, d’autant plus qu’au quotidien je pratique d’autres langues.

Ce n’est pas une sorte de refuge, voire d’aliĂ©nation, ce travail, qui, d’une part, agit pour l’ouverture de la sociĂ©tĂ©, mais d’autre part contribue Ă  nous faire vivre fermĂ©s dans un milieu qui reste celui des Ă©trangers?

M. K.: Mon père est arrivĂ© en Belgique en 1966 et ma mère en 1968. Aujourd’hui ils n’Ă©crivent pas le français et ne le parlent pas correctement. Ils Ă©taient complètement dĂ©paysĂ©s, avec une autre langue, une autre culture, et mon père a toujours travaillĂ© dans un milieu oĂą il n’y avait que des Yougoslaves. D’une part, cela n’a pas vraiment favorisĂ© le besoin de l’apprentissage du français et d’autre part le fait de sentir l’appartenance Ă  un groupe leur procurait un sentiment de sĂ©curitĂ©.

F. B.: Les premiers temps on reste dans son milieu d’origine, car cela donne un sentiment de protection. Aux dĂ©buts du CLAE nous nous disions qu’il fallait s’acheminer vers une sociĂ©tĂ© oĂą les nationalismes n’aient plus leur place. Pourtant, il y a encore des sentiments d’identitĂ© nationale très forts. Ce n’est pas encore ce qu’on souhaitait. Pour le CLAE, parler de citoyennetĂ© et de rĂ©sidence, signifie que la personne qui vit au Luxembourg, d’oĂą qu’elle soit, si elle a choisi de vivre ici, doit pouvoir s’exprimer. Ce n’est pas encore pour demain, tout ça!

Est-il si important de considĂ©rer une identitĂ© comme la „nĂ´tre“? Est-ce que „son“ identitĂ© ne peut pas aussi devenir un piège qui nous Ă©loigne du „vĂ©ritable“ combat pour l’intĂ©gration?

M. K.: TĂ´t ou tard, la plupart d’entre nous se demande d’oĂą on vient. Il est primordial d’avoir „son identitĂ©“, rattachĂ©e Ă  ses propres origines, son Ă©ducation, sa culture … pour pouvoir mieux apprĂ©cier celle des autres ainsi que l’identitĂ© plus globale dont nous faisons partie.

F. B.: Une identitĂ© se compose de multiples variables qui nous viennent de l’endroit oĂą nous sommes nĂ©s, de notre Ă©ducation, de notre formation, de notre mode de vie, de la langue. Mais une identitĂ© se façonne tous les jours. Il faut rester ouvert Ă  notre milieu ambiant, aux nouvelles expĂ©riences, Ă  l’apprentissage culturel.

Quel avenir envisagez-vous pour vos enfants? Croyez-vous vraiment que votre engagement va leur servir Ă  mieux vivre?

M. K.: Pour eux je ne crains pas vraiment un problème d’identitĂ©, d’intĂ©gration, ou de langue: par leur Ă©ducation, ces aspects ne seront pas des obstacles, mais plutĂ´t des avantages, ils feront partie de leur vie quotidienne.. Je crains plutĂ´t qu’ils doivent faire face Ă  un monde oĂą les choses risquent de ne pas ĂŞtre „idĂ©ales“: multiplication des conflits, pollution croissante, course Ă  la richesse …

F. B.: J’espère que notre travail pour une meilleure Ă©ducation, pour une sociĂ©tĂ© plus dĂ©mocratique et ouverte Ă  toutes les influences culturelles, oĂą l’immigration sera vue comme un enrichissement et non comme un problème, portera des fruits et permettra Ă  nos enfants de mieux vivre, en restant attentifs aux problèmes de sociĂ©tĂ© et en s’investissant pour une sociĂ©tĂ© plus tolĂ©rante.

Interview: Paca Rimbau Hernández

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