Le vibraphoniste Pascal Schumacher vient de sortir un deuxième album avec son quartet. Le woxx s’est entretenu avec le jeune jazzman luxembourgeois.
N’est pas le Stakhanov des partitures: Pascal Schumacher, jazzman luxembourgeois de la première gĂ©nĂ©ration. (Photo: woxx)
woxx: Le jazz n’a pas la prioritĂ© dans l’enseignement musical au Luxembourg. Comment ton amour pour cette musique est-il nĂ©?
Pascal Schumacher: On enseigne bel et bien le jazz au Luxembourg, mais il est vrai que je viens d’une direction diffĂ©rente, du domaine de la percussion contemporaine notamment. Je me suis passionnĂ© pour le jazz au cours de mes Ă©tudes. Le dĂ©clic m’est venu d’un de mes professeurs pendant que j’Ă©tudiais Ă Strasbourg. Il m’a dit d’aller dans cette direction.
Qu’est-ce qui t’intĂ©resse le plus dans cette musique: les tonalitĂ©s souvent plus mĂ©lancoliques ou plutĂ´t le cĂ´tĂ© improvisation?
Il y a beaucoup de choses intĂ©ressantes dans le jazz. Ce sont probablement toutes les possibilitĂ©s qu’il offre. Une sorte de flexibilitĂ© impossible dans la musique classique. On peut ĂŞtre crĂ©atif Ă chaque instant, tandis que dans les genres classiques le musicien n’est souvent qu’une main d’oeuvre. Cela en devient carrĂ©ment du sport, on se bat avec les partitures. Le musicien classique ne peut vraiment s’Ă©panouir que s’il a atteint un niveau de maĂ®trise extrĂŞme. Mais dans le jazz des gens d’un niveau plus moyen parviennent aussi Ă s’exprimer et Ă vivre pleinement leur crĂ©ativitĂ©.
L’expression en live est-elle primordiale pour toi?
C’est lĂ oĂą le jazz se manifeste vraiment. Je peux jouer avec des gens sans vĂ©ritable prĂ©paration et sans notes, ce qui serait impensable en musique classique. Cela me donne la possibilitĂ© d’ĂŞtre sur scène plus souvent.
Pourtant tu as débuté dans la musique contemporaine. A-t-elle toujours une influence sur ton travail?
Bien sĂ»r. C’est le langage musical que j’ai pratiquĂ©, jouĂ© et Ă©coutĂ© pendant de longues annĂ©es. Je ne peux pas l’effacer de ma tĂŞte, et je me rĂ©jouis de pouvoir insĂ©rer des Ă©lĂ©ments plus classiques dans ma musique. De plus, il y a beaucoup de musiciens de jazz qui, dans une première phase, jouaient de la musique classique. Comme Oscar Peterson, qui fĂ»t longtemps pianiste classique et qui sème ces influences partout dans son jeu. Il y en a beaucoup qui le font, et qui par ce biais parviennent Ă construire leur propre langage.
Pour en venir au nouvel album, le titre „Personal Legend“, a-t-il un sens particulier?
Personal Legend est un titre qui a une importance personnelle pour tous les membres du quartet. L’origine se trouve dans le roman „L’Alchimiste“ de Paulo Coelho. Il y est question d’un rĂŞve, et de la tenacitĂ© dont il faut faire preuve pour suivre son chemin et atteindre son but. Dans le roman, un petit berger espagnol rĂŞve d’un trĂ©sor cachĂ© en Egypte. Il vend ses moutons pour traverser la mer, et après un chemin très long dans le dĂ©sert, il y rencontre une fille magnifique. Mais tout le monde lui dit de rester sur son chemin, qu’il ne pourra pas rendre la fille heureuse s’il abandonne sa quĂŞte et son rĂŞve. Et pour nous c’est un peu notre devise: on fera tout pour vivre notre rĂŞve. Car si on ne le fait pas, on sera frustrĂ© dans une vingtaine d’annĂ©es et on devra dire Ă notre entourage que nous regrettons nos choix d’antan. Je ne veux rien regretter plus tard. Si ça ne marche pas, on aura du moins essayĂ©.
Un des moyens d’atteindre ce rĂŞve, ton vaisseau si l’on veut, c’est le vibraphone. Est-ce un inconvĂ©nient ou une chance de jouer un instrument si atypique?
Il y a du meilleur et du pire. Un avantage est sĂ»rement qu’il n’y a pas beaucoup de vibraphonistes, ce qui fait que j’ai beaucoup plus d’offres que si j’Ă©tais un saxophoniste ou un batteur. Il y a une concurrence fĂ©roce entre ces gens-lĂ , ce qui n’est absolument pas le cas pour les vibraphonistes. Si un des rares vibraphonistes du coin joue un bon concert, il fait aussi de la promotion pour moi et vice versa. J’ai une vision beaucoup moins critique du travail des autres. Les dĂ©savantages tiennent avant tout Ă la nature mĂŞme de l’instrument. Les possibilitĂ©s d’expression sont rĂ©duites. Techniquement, les notes sont plus espacĂ©es que sur un piano par exemple. Il y a des choses que je ne pourrais jamais faire sur mon vibraphone, oĂą je ne peux jouer que deux notes en mĂŞme temps. Mais d’autre part cela fait aussi partie des charmes de cet instrument. Il faut simplement trouver un chemin d’accès personnel au vibraphone, pour dĂ©velopper son langage.
Mais a-t-il toujours été ton instrument de prédilection?
Quand j’Ă©tais gosse, je voulais dĂ©finitivement ĂŞtre batteur. La batterie, ça me fascinait. Mais au conservatoire j’ai vu plein de choses diffĂ©rentes, auxquelles j’ai fini par prendre goĂ»t. Comme le marimbaphone et autres percussions.
Pour décoller vraiment, la scène luxembourgeoise suffit-elle?
Il y a beaucoup de jeunes musiciens de jazz au Luxembourg, qui sont pour la plupart en train de faire leurs Ă©tudes. Ce qui nous manque, c’est la gĂ©nĂ©ration d’avant, car il n’y en a pas beaucoup Ă en avoir fait leur mĂ©tier. Il nous faudra encore beaucoup de temps pour avoir plusieurs gĂ©nĂ©rations. A Bruxelles, oĂą je vis actuellement, plusieurs gĂ©nĂ©rations de musiciens de haut niveau co-existent. Mais ça commence Ă bouger ici. Des gens comme Ernest Hammes qui font partie du lot depuis longtemps dĂ©jĂ , ne sont peut-ĂŞtre plus tellement seuls qu’ils l’Ă©taient il y a une trentaine d’annĂ©es.
C’est peut-ĂŞtre aussi le manque de clubs de jazz au Luxembourg, la plupart des concerts se font dans des institutions officielles.
Il y a des initiatives comme l’InouĂŻ Ă Redange, qui font vraiment un super boulot. Mais ils sont trop Ă©loignĂ©s de la capitale, oĂą le manque est flagrant. Ce n’est pas forcĂ©ment une prioritĂ© pour la commune de Luxembourg. Car des initiatives pareilles nĂ©cessitent de l’aide publique.
Est-ce vraiment indispensable?
A l’Ă©tranger, les clubs de jazz sont gĂ©nĂ©ralement tenus par des idĂ©alistes, fĂ©rus de jazz. Des gens qui n’ont pas peur de travailler beaucoup, sans forcĂ©ment faire des millions. Mais ici les gens ont plutĂ´t envie de faire de l’argent et vite. Et pour cela le jazz n’est pas vraiment le bon plan. Peut-ĂŞtre faudra-t-il attendre qu’un amoureux du jazz gagne au lotto. En tout cas, si en Belgique la scène bouge plus, c’est aussi grâce Ă des idĂ©alistes.
Pascal Schumacher Quartet: „Personal Legend“, Ă©ditĂ© par Igloo Records, 18,50€, www.pascalschumacher.com.*-k*

