CINEMA: Deux ans pour 20 minutes

von | 10.02.2006

La jeune cinĂ©aste Beryl Koltz vient de gagner deux prix au festival international de courts-mĂ©trages Ă  Clermont-Ferrand. Pourtant, elle ne rĂŞve vraiment pas d’Hollywood.

Autoportrait Ă  l’heure de gloire: Beryl Koltz Ă  Clermont-Ferrand. (Photo: Beryl Koltz)

„Je ne suis pas de ceux qui recherchent le confort et la sĂ©curitĂ© Ă  tout prix. De plus trop de confort empĂŞche souvent la crĂ©ativitĂ©. C’est dans l’urgence qu’il faut crĂ©er“, dit-elle et ajoute que cela ne l’empĂŞche pas d’aimer la bonne bouffe et le bon vin. Celle qui s’est faite virer d’une Ă©cole de film prestigieuse – l’INSAS de Bruxelles – pour cause de dĂ©saccords idĂ©ologiques, est aujourd’hui une des Ă©toiles montantes du cinĂ©ma luxembourgeois. Non pas qu’Ă  l’Ă©poque elle ait Ă©tĂ© trop Ă  gauche, au contraire, elle fuyait le formatage communiste de cet Ă©tablissement. RentrĂ©e Ă  Paris, oĂą elle a commencĂ©e sa formation, elle finit son cursus Ă  la section cinĂ©ma de la Sorbonne.

„LĂ  les moyens Ă©taient rĂ©duits et les cours plus thĂ©oriques, mais par contre j’Ă©tais libre de faire ce que je voulais“, raconte-t-elle. Puis elle commence Ă  travailler sur de gros tournages au Luxembourg, histoire de gagner un peu d’expĂ©rience pratique. „C’est primordial de savoir observer un tournage, car diriger toute une Ă©quipe de crĂ©atifs est un vrai exploit psychologique. Tu te rends compte que le petit stagiaire au fond peut devenir aussi important que ton acteur principal.“ Elle enchaĂ®ne avec des petits films documentaires sur commande, dont un pour le ministère de la SantĂ© qui traite le sujet des maladies mentales chez les adolescents, ce qui l’a vraiment marquĂ©e. En acceptant ces travaux, elle se fait en mĂŞme temps un petit nom, et aggrandit la longueur de son CV. „Pourtant, je ne ferais pas un clip pour MacDo par exemple, j’ai des principes. Si j’accepte ces travaux, c’est d’abord pour en vivre matĂ©riellement.“ Car spirituellement elle vit pour autre chose, pour ses films. Ou, plus justement, ses courts-mĂ©trages. Car c’est, Ă  en croire Beryl Koltz, un genre Ă  part: „Le circuit des courts-mĂ©trages est beaucoup plus humain que si on travaille dans les longs-mĂ©trages. Ca vient du fait que leur valeur marchande est moindre. Du coup la solidaritĂ© du milieu augmente“, commente-t-elle.

L’art de vomir – Vomir de l’art

MĂŞme si en termes de travail et de cĂ´uts cela se rapproche des longs-mĂ©trages, on peut bel et bien travailler pendant deux ans sur un court-mĂ©trage et n’avoir Ă  la fin que vingt minutes de film. Pourtant, quand on lui demande si elle ne prĂ©voit pas un long-mĂ©trage au futur, elle s’Ă©clipse en riant.

Alors, comment fait-elle pour concevoir cette forme un peu spĂ©ciale qu’est le court-mĂ©trage? „Je ne suis pas une crĂ©atrice de longue haleine, „explique-t-elle, „je fais tout d’un jet. En fait, je sors beaucoup, dans des bars ou des expos, et si on me fait remarquer qu’apparemment je ne fous rien du tout, je rĂ©ponds toujours que je suis en maturation. Je ne commence qu’Ă  partir du moment oĂą tout devient clair. „Si elle a une idĂ©e en tĂŞte elle couche directement une version sur papier. L’histoire du premier jet, relève dans l’idĂ©e que Beryl Koltz se fait de l’art d’une importance quasi mĂ©taphorique.

En fait, elle est restĂ©e fidèle Ă  une doctrine qu’elle a Ă©noncĂ©e elle-mĂŞme dans une dissertation thĂ©orique pendant son temps d’Ă©tudes parisien. Sur demande expresse du woxx et pour le bien de la postĂ©ritĂ©, elle nous accorde la transcription exacte: „L’art c’est la matĂ©rialisation de tout ce qu’on a pas pu digĂ©rer. C’est du vomi glacĂ© Ă  partir d’ingrĂ©dients tièdes et mièvres mais dans lequel chacun, avec un peu d’imagination, peut reconnaĂ®tre ses raviolis de la veille.“ Elle insiste que son credo artistique n’est pas anti-esthĂ©tique du tout, qu’une flaque de vomi glacĂ© ça peut rayonner de toutes les couleurs. Et qu’en plus, ça ne pue pas.

Ce premier jet est souvent abstrait, et plutĂ´t littĂ©raire. Ce n’est qu’après que le travail de cinĂ©aste commence vraiment, on sort la hache et on dĂ©coupe le tout en scènes, pourvues de dialogues et de dĂ©cors prĂ©cis. En fin de compte, le film c’est surtout une autre façon de raconter une histoire. Surtout si on est venu au film par la lecture de romans, comme Beryl Koltz. Pour elle, le principal dĂ©fi est de mĂ©langer et de fondre l’un dans l’autre le fond et la forme, afin de crĂ©er tout un univers nouveau. „Je ne suis pas adepte des tranches de vie. Je n’aime pas l’idĂ©e qu’on puisse appliquer une grille de lecture Ă  la rĂ©alitĂ© pour la sublimer en art“. Elle se rĂ©clame plutĂ´t de la dĂ©marche d’abstraction du monde, de sa rĂ©crĂ©ation en espace-univers clos. MĂŞme si elle admet que son dernier film „Starfly“ est plus Ă©motionnel et donc plus accessible au public que „Your Chicken Died of Hunger,“ celui d’avant.

Claquements de portes

Pour rĂ©aliser son idĂ©e, elle fait appel Ă  „son“ Ă©quipe: des ami-e-s, professionnel-l-e-s dans leur milieu qui acceptent de travailler presque bĂ©nĂ©volement (Ă  raison de 75 € par jour). Le travail collectif donne une nouvelle dimension au projet: „C’est une expĂ©rience très forte quand tu te retrouves autour d’une table et qu’une dizaine de personnes est en train de parler de ton idĂ©e qui, jusque-lĂ , n’existait que dans ta tĂŞte. „L’ambiance au cours des prĂ©paratifs et du tournage mĂŞme est souvent potache, on rit beaucoup, mais: „chacun sait quand ça devient sĂ©rieux et on sait enchaĂ®ner de longues heures de travail jusque dans la nuit“, assure-t-elle.

A son habitude, elle suit son film mĂŞme dans la post-production, le montage-image et le montage-son. Ce dernier semble d’autant plus important qu’il vient d’ĂŞtre primĂ© Ă  Clermont-Ferrand. Pourtant „Starfly“ contient peu de musique originale, la grande partie de la bande-son se compose de standards de jazz. ArrangĂ©s par le duo franco-luxembourgeois Lingo et montĂ© par Diane Dumont. C’est dans les dĂ©tails, dans les sons „non-musicaux“ que Beryl Koltz aime placer des petits clins d’oeil qui font le charme de ses productions: „Le son est très important pour moi, car un film c’est aussi une affaire de rythme. Dans „Starfly“, il y a un moment que j’adore: celui oĂą le docteur se prononce dĂ©finitivement sur l’euthanasie du patient. A ce moment prĂ©cis, on entend un claquement de porte quelque part en dehors de la pièce. C’est lĂ  les petits trucs qui dĂ©cident, aussi bien que le jeu des acteurs, de la qualitĂ© d’un film.“

Cette qualitĂ© a donc fait que son film et sa bande-son ont Ă©tĂ© primĂ©s. Et Clermont-Ferrand – mĂŞme si ça sonne comme un bled lointain – c’est „the“ festival du court-mĂ©trage. Le plus grand du monde. En chiffres ça donne 140.000 entrĂ©es, des bars pleins Ă  craquer et des queues interminables devant les salles obscures. „C’est absolument fou ce qui se passe lĂ . Les Clermontais prennent congĂ© juste pour assister Ă  un maximum de sĂ©ances. C’est carrĂ©ment une ville Ă©duquĂ©e au court-mĂ©trage“, jubile-t-elle. Ce rĂŞve de tout producteur de courts reprĂ©sente en mĂŞme temps une sorte d’Ă©tats-gĂ©nĂ©raux du genre. Des films proviennent de par tous les coins de la planète: Chine, Inde, mĂŞme l’Afrique est au rendez-vous. „Ce festival est surtout une excellente occasion pour discuter et s’Ă©changer, tant avec le public qu’avec d’autres professionnels. D’autant plus que l’ambiance est très relaxĂ©e: tu entres dans un bar et trente secondes plus tard tu es en pleine conversation.“ Elle persiste dans son Ă©merveillement et elle a raison: parmi les 3.600 films envoyĂ©s, seulement 77 sont nominĂ©s pour un total de sept prix Ă  distribuer. „DĂ©jĂ  la nomination Ă©tait une grande rĂ©compense pour nous, gagner un prix en plus ça nous a fait flipper.“ Comme son acteur principal, venu exprès de Grande-Bretagne, qui pendant quelques jours a pu vivre une vraie petite vie de star. „Mais il ne prend pas cela trop au sĂ©rieux“ assure-t-elle.

Et elle, regardera-t-elle son film quand il passera sur Canal+? „Je n’ai pas de dĂ©codeur,“ rĂ©pond-elle, „mĂŞme pas une tĂ©lĂ©vision.“

On peut visionner „Starfly“ sur: www.la-boheme-films.com

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