A l’occasion de la journĂ©e mondiale de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, le 26 avril, il est temps de considĂ©rer les nouvelles alternatives aux droits d’auteurs anciens et rigides.

Ne dĂ©tâche que rarement les yeux de l’Ă©cran. Laurent Kratz est un des chefs de la plateforme Jamendo.
Ne dĂ©tâche que rarement les yeux de l’Ă©cran. Laurent Kratz est un des chefs de la plateforme Jamendo.
„Plus les rĂ©pressions contre ceux qui tĂ©lĂ©chargent illĂ©galement sont radicales et draconiennes, mieux c’est pour nous“, ironise Laurent Kratz, le CEO de Jamendo. Cette petite start-up luxembourgeoise mais gĂ©rĂ©e par des français, a installĂ© ses bureaux dans les couloirs du Technoport „Schlassgoart“ Ă Esch-sur-Alzette, vĂ©ritable ruche d’abeilles „nĂ©olibĂ©rales“, si l’on veut. Après ĂŞtre passĂ© par deux desks de renseignement, le visiteur arrive finalement dans des locaux assez exigus qui ne dĂ©voilent strictement rien sur la taille, ni le travail de l’entreprise. Laurent Kratz pourrait aussi bien vendre des petits pains sur le net, personne ne ferait la diffĂ©rence en pĂ©nĂ©trant dans ces bureaux. Mais, en fait, il ne vend rien. Ou presque.
Car Jamendo n’est pas un de ces sites de service comme i-tunes par exemple qui vendent des tĂ©lĂ©chargements virtuels contre de l’argent rĂ©el. Sur cette page, l’usager peut se procurer gratuitement des albums entiers de musique de tous les goĂ»ts et couleurs, et cela en toute lĂ©galitĂ©. Alors que les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes associent souvent tĂ©lĂ©chargement gratuit et illĂ©galitĂ©, tout en mettant l’accent sur les dures peines qu’attendraient les „pirates“, Jamendo est un exemple qu’on peut faire autrement.
La diffĂ©rence se situe dans les dĂ©tails des contrats que le site propose aux artistes qui veulent publier leur musique sur le site de Jamendo. Les licences „creative commons“ sont gratuites et permettent au crĂ©ateur de dĂ©cider quel usage sera fait de sa musique, ou de tout autre oeuvre d’art comme des films ou des photos publiables sur le net. Ils sont les fruits du travail d’une association non-lucrative amĂ©ricaine qui s’applique Ă chercher des solutions pour maintenir en vie la libre-circulation d’informations sur internet. L’artiste peut ainsi interdire tout usage commercial, et dĂ©cider si les usagers ont le droit d’en faire des produits dĂ©rivĂ©s de son travail – remixes de chansons ou manipulations d’images. Ceux qui espĂ©raient pouvoir tĂ©lĂ©charger les dernier Britney Spears sans payer seront donc déçus. Au moins jusqu’Ă ce que l’industrie du disque accepte de jouer le jeu des „creative commons“.
Pour l’instant les musiciens prĂ©sents sur Jamendo sont des gens pour lesquels la musique reste essentiellement un passe-temps. „Ce qui ne veut absolument rien dire sur la qualitĂ© de leur musique“, assure Laurent Kratz. Au moins un groupe, Myassa, originaires d’Ile-de-France, a percĂ© grâce Ă Jamendo, leur dernier album Ă©tant sorti sur un label major. Pour les autres, reste la possibilitĂ© de recevoir les dons qui viennent des usagers prĂŞts Ă donner ce qu’ils veulent. Si ce n’est pas beaucoup en gĂ©nĂ©ral, les artistes apprĂ©cient ces petits gestes. „Nous ne filtrons pas nos artistes, il n’y a pas de direction artistique chez Jamendo. Ce que nous privilĂ©gions c’est l’internet social.“, prĂ©cise-t-il. Ainsi chaque utilisateur peut laisser des commentaires, Ă©valuer un album ou Ă©tablir ses propres favoris. Ce qui permet aux artistes de se faire connaĂ®tre par le bouche Ă oreille virtuel. Ce qui, au moins depuis la montĂ©e spectaculaire du groupe anglo-saxon Arctic Monkeys par le biais de rumeurs sur le net, n’a plus Ă dĂ©montrer son efficacitĂ©.
Le networking, le travail en rĂ©seau est un des principaux atouts sur lesquels mise Jamendo. Car plus le site est connu, plus il devient rentable par la publicitĂ© que les annonceurs comme Google veulent bien y placer. Après un an de d’existence la rentabilitĂ© de Jamendo n’est pas encore Ă©tablie. Mais Laurent Kratz est loin de dĂ©sespĂ©rer, il en a vu d’autres en montant son premier site www.lesfrontaliers.lu, qui existe depuis cinq ans et connaĂ®t un large succès public. De toute façon les statistiques sont plutĂ´t optimistes: 10.000 visiteurs par jour, qui peuvent consulter 900 albums tĂ©lĂ©chargeables et plus de 15.000 internautes enregsitrĂ©s.
Les puristes pourraient lui reprocher de surtout vouloir faire de l’argent avec ces artistes. Mais on peut leur opposer l’argument qu’une entreprise profitable qui travaille avec des licences ouvertes est toutefois une meilleure solution que de cĂ©der aux dĂ©sirs Ă©touffants des majors qui voient dans la musique qu’ils publient avant tout le capital intellectuel – transformable en capital rĂ©el. Une entreprise du genre de Jamendo n’est certes pas une oeuvre charitable, mais un producteur d’Ă©changes Ă©quitable. „Notre but est de crĂ©er une plateforme pour les artistes et les utilisateurs. On ne fait pas de hitlist, il n’y a pas de numĂ©ro un chez Jamendo“ insiste-t-il.
Sans filtre
Les licences „creative commons“ sont internationales et chaque pays, qui compte un cercle d’intĂ©ressĂ©s, a crĂ©e une association spĂ©cifique qui se charge de faire pression pour transposer ces contrats. Ainsi le crĂ©atif, s’il choisit son contrat doit prĂ©ciser sur une liste le pays dans lequel il travaille et crĂ©e, afin que le contrat soit adaptĂ© aux spĂ©cificitĂ©s juridiques de ce pays. Or, en parcourant cette liste, on constate que le Luxembourg manque. Explication de Laurent Kratz, en mĂŞme temps une des tĂŞtes de l’association „luxcommons“ qui se charge du dossier luxembourgeois: „Il faut prĂ©parer et adapter les contrats ‚creative commons‘ au droit luxembourgeois. Mais en ce moment, nous n’avons pas les moyens pour payer les avocats. On essaye d’obtenir de l’argent public, mais pour le moment ce n’est pas encore sĂ»r. En tout cas, d’après mes connaissances, cette conversion ne procurerait pas trop de travail Ă un avocat averti, mais on n’a pas encore trouvĂ© la solution idĂ©ale pour ce problème.“ En attendant, les crĂ©atifs luxembourgeois sont priĂ©s de s’inscrire sous la catĂ©gorie „GĂ©nĂ©rique“.
Pour Jamendo, la reconnaissance internationale avance. Si, Ă ses dĂ©buts, le site a accueilli principalement des artistes français – Ă cause de la barrière de la langue – les artistes Ă©trangers d’Espagne, des Etats-Unis, de Belgique ou encore du Japon affluent. Et pour cause. Jamendo est citĂ© sur de nombreux sites et blogs, dont celui d'“ipaction“, un groupe de pression amĂ©ricain qui offre des i-pods bourrĂ©s de matĂ©riel sous licence „creative commons“ Ă tous les sĂ©nateurs pour qu’ils apprĂ©cient Ă sa juste valeur l’âge de la communication et cessent de cĂ©der face aux pressions de l’industrie du disque. Il est d’ailleurs le seul site europĂ©en Ă y figurer. La presse Ă©trangère a Ă©galement rĂ©agi. Jamendo a Ă©tĂ© remarquĂ© entre autres par le prestigieux Rolling Stone Magazine et par le Nouvel Observateur. MĂŞme la tĂ©lĂ© française Ă©tait dĂ©jĂ au rendez-vous. Mi-fier, mi embarassĂ©, Laurent Kratz montre l’extrait du journal de TF1 oĂą Claire Chazal introduit un petit rĂ©portage dĂ©diĂ© Ă Jamendo et certains de „leurs“ artistes. On peut alors estimer que s’il entend multiplier par dix ou par cent le nombre d’ultilisateurs pendant les prochains mois, cela ne relève pas vraiment de la mĂ©galomanie.
Les seuls qui manquent encore Ă l’appel sont les groupes luxembourgeois. Rares sont ceux qui ont trouvĂ© leur chemin sur le site de Jamendo. „C’est peut-ĂŞtre dĂ» Ă un problème de communication de notre part“, admet Laurent Kratz „mais je crois qu’avec le temps la glace va finir par se briser.“
Pourtant la Kulturfabrik est Ă quelques centaines de mètres du Technopole „Schlassgoart“. Se rater ainsi dĂ©montre bien que l’âge mĂ©diatique ne fait que commencer au Luxembourg et qu’il est toujours loin d’ĂŞtre parfait.

