INTERMITTENT-E-S: Le bout du rouleau?

von | 05.05.2006

L’industrie luxembourgeoise du cinĂ©ma sombrerait dans une crise, en tout cas c’est ce qui se dit dans les milieux. Qu’en est-il sur le terrain?

Fleuron national ou machine Ă  prĂ©caritĂ©? L’industrie cinĂ©matographique fait rĂŞver les communicants, tandis que pour les intermittents, le rĂŞve peut aussi devenir un cauchemar.

Etre la sécrétaire particulière de Demi Moore doit être un job qui paie bien. Du moins dans la réalité. En ce qui concerne le domaine de la fiction, les différences sont palpables.

Claire Thill est une jeune actrice, et lorsque la boĂ®te de production lui a proposĂ© le rĂ´le de la sĂ©crĂ©taire de Demi Moore dans son dernier film tournĂ© au Luxembourg, dans le cadre d’une de ces co-productions dont notre industrie cinĂ©matographique nationale est si friande, elle n’a pas hĂ©sitĂ© une seule seconde.

Le hic: quant Ă  sa paie, au moment oĂą sont Ă©crites ces lignes, elle n’en sait toujours rien. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sera pas exonĂ©rĂ©e, mais que – et c’est d’usage dans ces milieux – elle ne saura le montant de son cachet qu’après la fin du tournage.

Alors que la diva hollywoodienne ne sort pas les pieds du lit en-dessous d’un certain montant de dollars, notre actrice ne sait pas encore combien ces journĂ©es perdues au tournage – finalement elle n’aura eu qu’un rĂ´le de figurante – lui rapporteront. A la base on trouve deux sortes de figurants: il y a ceux qui aiment se retrouver dans la compagnie des stars, et donneraient leur dernière chemise pour participer Ă  un tournage, avec l’espoir d’ĂŞtre peut-ĂŞtre dĂ©couvert-e-s. Et il y a les professionnel-le-s, qui n’espèrent peut-ĂŞtre pas moins une dĂ©couverte avec ascension fulgurante dans le star system mĂ©diatico-spectaculaire, mais qui, Ă  la diffĂ©rence des premiers, doivent boucher leurs fins de mois avec ce qu’ils gagnent sur les plateaux et dans les salles de théâtre.

„Au casting, on trouvait la crème de la profession“, raconte-t-elle, „alors que les seuls rĂ´les qui restaient Ă  pourvoir valaient juste un peu mieux qu’une simple figuration.“ Dans sa vie de tous les jours, Claire ne rĂŞve pas forcĂ©ment de Hollywood, mais est plutĂ´t attirĂ©e par la profession d’actrice de théâtre. L’excursion dans le domaine restreint des „grands“ n’aura donc Ă©tĂ© pour elle qu’une affaire de curiositĂ© et un exploit Ă  additionner Ă  son CV.

Demi Portion

Au ministère, la responsable lui a conseillĂ© de demander le statut d’intermittente – donc de travailleuse intellectuelle indĂ©pendante – plutĂ´t que celui d’artiste professionnelle. S’il est vrai que dans son quotidien professionnel, elle alterne des boulots alimentaires d’assistante Ă  la mise en scène et „vrais“ rĂ´les, il reste difficile pour elle de trouver un Ă©quilibre financier stable.

Autrement dit, elle correspond parfaitement Ă  ce nouveau terme Ă  la mode au moins depuis les manifestations anti-CPE en France: prĂ©caire. La prĂ©caritĂ© n’est pas vraiment une nouvelle expression traduisant le mot plus ancien de pauvretĂ©, mais elle relève d’un malaise plus subtil et plus profondĂ©ment enracinĂ© dans la sociĂ©tĂ© d’aujourd’hui. Il s’agit de l’insĂ©curitĂ© non pas au travail, mais du travail. En d’autres mots: c’est l’envers nĂ©gatif de ce que les esprits libĂ©raux appellent la „flexibilitĂ© au travail“, qui peut justifier des choses assez diverses: licenciement sans prĂ©avis, corvĂ©abilitĂ© accrue du salariat, mais aussi une plus grande libertĂ© et indĂ©pendance face aux employeurs. Ce qui, dans le domaine des arts du spectacle devrait constituer plutĂ´t un atout. Et le statut d’intermittent est le cadre lĂ©gal crĂ©e par l’Etat afin de donner une existence Ă  ces gens-lĂ .

Mais selon Jean-Claude Schlim, le prĂ©sident d’Atac (non, pas la chaĂ®ne d’hypermarchĂ©s, mais l’Association des techniciens et acteurs de cinĂ©ma), qui dĂ©fend les intĂ©rĂŞts des actifs sur le terrain, l’intermittence est sur le point de disparaĂ®tre: „C’est dĂ» Ă  une crise gĂ©nĂ©rale qui frappe le secteur du cinĂ©ma au Luxembourg, provoquĂ©e par la faillite d’une grande boĂ®te et les difficultĂ©s Ă  survivre de quelques autres. Ce système ne peut fonctionner que si l’entourage est sain et marche bien. Or, ce n’est pas le cas pour le moment. Mais Ă  une Ă©poque oĂą le terme de crise est devenu un des plus frĂ©quents, si on se rĂ©fère Ă  l’Ă©tat de l’Ă©conomie nationale, nous sommes un des derniers secteurs pris en compte.“ MĂŞme si le statut reste une bonne idĂ©e, Jean-Claude Schlim estime que face aux problèmes massifs dans la branche, les fonds rĂ©sĂ©rvĂ©s aux indemnitĂ©s des intermittents en rupture de travail ne vont bientĂ´t plus suffire. „Il y en aura beaucoup qui en voudront aux boĂ®tes de production Ă  cause de leur mauvaise gestion, mais aussi aux hommes politiques qui ont voulu voir trop grand, et rĂŞvĂ© d’Hollywood. Ils auraient plutĂ´t dĂ» assurer la place du pays dans le monde du cinĂ©ma“. Selon lui, le temps du „grand cinĂ©ma“ au Luxembourg serait rĂ©volu, mĂŞme si cela n’empĂŞcherait pas cette industie Ă  continuer d’exister, mais Ă  un autre niveau.

Pourtant le milieu luxembourgeois a ses particularitĂ©s. Elles sont surtout liĂ©es Ă  la taille du pays qui fait que certaines choses, considĂ©rĂ©es comme allant de soi dans les milieux culturels internationaux ne le sont pas forcĂ©ment au Grand-DuchĂ©. Par exemple, les troupes d’acteurs sont mixtes, car une bonne partie des gens sur scène ne sont pas des professionnels mais des amateurs – aussi talentueux soient-ils – qui gagnent assez d’argent Ă  cĂ´tĂ© pour se permettre de ne pas prendre tous les engagements et de ne pas trop dĂ©pendre des instances en jeu. Ce qui a dĂ©tâchĂ© sur les mentalitĂ©s, crĂ©ant ainsi un climat plutĂ´t dĂ©favorable Ă  ceux et celles qui veulent vivre de leur art. Car si une part des artistes crĂ©e sur la base du „bĂ©nĂ©volat“, les vrais rĂ©flèxes et les vraies relations de travail tardent Ă  s’installer. Comme si au Luxembourg une bonne partie des crĂ©ateurs prĂ©fĂ©rerait „jouer“ Ă  l’artiste, plutĂ´t que de prendre le risque de s’y frotter vraiment.

Bien sĂ»r, du cĂ´tĂ© officiel on tente de remĂ©dier Ă  ces problèmes. D’autant plus que le secteur – cinĂ©matographique surtout – est en train de devenir une des images de marque du pays, depuis la crĂ©ation du fameux „tax shelter“, qui permet aux boĂ®tes de production de baisser les frais, mais aussi de planifier plus grand. En plus de ces cadeaux fiscaux, l’Etat essaie aussi d’investir dans ce secteur par la voie de subventions et d’accords avec ses voisins – comme la France par exemple, qui a par ailleurs longtemps tardĂ©e Ă  vouloir coopĂ©rer avec le Luxembourg, voyant dans ce nain voisin un satellite hollywoodien ne correspondant pas aux exigences artistiques de la Grande Nation.

Pour ceux qui dĂ©pendent directement de l’industrie du spectacle, existe une loi instaurant le statut de l’artiste professionnel indĂ©pendant et l’intermittent du spectacle. Créé en 1999 et modifiĂ© en 2004, ce texte ne fait certainement pas l’unanimitĂ© dans les milieux, mĂŞme si la majoritĂ© s’accorde Ă  dire que c’est mieux que rien. „Pour l’instant, j’ai toujours trouvĂ© de nouveaux engagements, je n’ai donc jamais dĂ» demander les indemnitĂ©s prĂ©vues par mon statut.“ dĂ©clare Claire Thill. Quant au cas oĂą elle ne serait plus engagĂ©e pendant un certain temps, la loi prĂ©voit que l’intermittent puisse profiter durant 121 jours d’un salaire minimum, sous condition d’avoir travaillĂ© pendant 80 jours. Mais si après ces quatre mois l’intermittent ne retrouve pas de travail, il pourra toujours se mettre dans la file des sans-emplois avec ou sans diplĂ´mes, le chĂ´mage des universitaires – lui aussi – Ă©tant un phĂ©nomène grandissant.

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