Avant d’ĂŞtre dessinateur, auteur ou photographe, Christian Neuman vit essentiellement pour le cinĂ©ma. Cet habituĂ© du Luxembourg-Londres vient de finir son dernier court mĂ©trage „No Star“.
La rélève du cinéma luxembourgeois ne se fera pas attendre: Christian Neuman en action.(photo: Jessica Theis) www.focusart.com
La chaleur est intense dans l’aquarium du Casino-Forum d’Art Contemporain. Sous le soleil de juillet, Christian Neuman s’attable devant un verre d’eau sorti tout droit d’un de ces distributeurs d’eau Ă l’amĂ©ricaine qu’il semble beaucoup apprĂ©cier. S’il est ici, c’est pour participer aux Art Workshop 06 qui se tient en ce moment.
Christian Neuman vient juste de terminer son Ă©cole de cinĂ©ma Ă Londres. Il compte y rester pour vivre, mais aussi de retourner souvent au Luxembourg. D’ailleurs son premier long mĂ©trage, intitulĂ© „She. He. It“ est en langue luxembourgeoise. C’est un film tournĂ© majoritairement sans script, relatant les histoires de six personnes qui se voient, se croisent, se dĂ©laissent et s’aiment. InspirĂ© par le cinĂ©ma scandinave et l’Ă©cole Dogma en occurrence c’est peut-ĂŞtre un des rares films sur le Luxembourg et ses habitants qui Ă©chappe aux clichĂ©s. Disons qu’il est sans compromis et pas drĂ´le. Du sĂ©rieux donc.
C’est peut-ĂŞtre cela qui le cerne le mieux. Il y a dans ses travaux une fascination de la mort, qui n’est pas macabre mais essentielle. Elle sous-tend les diffĂ©rents genres de crĂ©ation qu’il exerce, les relie entre eux. On meurt, on souffre beaucoup dans ses oeuvres. Mais il y a aussi le cĂ´tĂ© libre qui perce. Ses personnages semblent tous sortis de rĂŞves. MĂŞme si le cadrage est rĂ©aliste, cela reste une figure de style, un hommage au genre plutĂ´t qu’une prĂ©tention sĂ©rieuse. Loin de toute effervescence, ils sont au milieu de la sociĂ©tĂ© mais libres de toute explication. Des belles marionettes sans fils. Le cinĂ©ma selon Neuman, c’est un hors cadre permanent.
Tout comme sa façon de voir et de pratiquer l’art: „Pour moi le moyen de l’expression est moins important que le fait mĂŞme de m’exprimer“ explique-t-il. C’est vrai qu’il aurait pu exploiter d’autres sillons. Son site internet, en tout cas, regorge tellement d’idĂ©es et d’initiatives qu’on a un peu de mal Ă savoir qui il est et ce qu’il fait au juste. „Avant tout je suis metteur en scène, et puis vient le reste. J’ai beaucoup d’histoires Ă raconter, et le cinĂ©ma est le meilleur moyen d’exprimer ce que je sens.“ Mais Ă cĂ´tĂ© de cela il fait aussi part d’un collectif israĂ©lo-europĂ©en qui expose ses oeuvres sur la toile, le mĂŞme endroit d’ailleurs oĂą il vend des T-Shirts design avec ses dessins dessus.
Contre de l’argent comptant il accepte aussi des commandes, comme des illustrations dans des magazines ou encore des spots publicitaires. Christian Neuman ne rĂ©signe pas de constater que le cinĂ©ma est avant tout un business. Tout au contraire. Il peut s’y faire: „Je n’ai pas vraiment d’illusions lĂ -dessus. Il faut savoir faire avec,“ remarque-t-il.
Vu de l’extĂ©rieur on ne peut parfois pas s’empĂŞcher de voir en lui une sorte de croisement entre artiste et businessman. Mais loin de dĂ©sacraliser l’art au profit du commerce, cette attitude est adaptĂ©e Ă ce qui sera l’artiste du futur. Dans un monde artistique surexploitĂ© et submergĂ© par les questions d’argent, le bohĂ©mien d’antan doit faire place Ă l’artiste pragmatique, qui calcule d’avance l’effet que ses oeuvres auront sur son public, choisi d’avance Ă©videmment.
Pour l’instant il essaie de faire entrer ses films dans les rĂ©seaux internationaux. Envoyer des paquets de DVD Ă des adresses exotiques fait partie de son quotidien, tout comme l’Ă©ternel aller-retour entre les lieux et les genres artistiques. D’ailleurs, qu’est-qu’il fait lui, le metteur en scène, dans un workshop qui se consacre essentiellement Ă l’art vidĂ©o?
„C’est pour moi une bonne occasion de vivre une autre expĂ©rience. En tant que metteur en scène j’ai peut-ĂŞtre moins de libertĂ© envers la narration. Ici je peux crĂ©er des nouvelles façons de raconter une histoire, Ă partir de rien“ , rĂ©pond-il. Christian Neuman est de ceux qui ont une rĂ©ponse Ă tout. Si on lui demande pourquoi il ne se concentre pas sur le graphisme, surtout si ça marche bien pour lui, il rĂ©pond que ce qu’il aime dans le dessin c’est le cĂ´tĂ© instantanĂ©, de pouvoir s’exprimer en quelques minutes ou heures. „Alors qu’un film, c’est des mois de prĂ©parations qui traĂ®nent, et puis en quelques jours on est supposĂ© rĂ©aliser tout. C’est une dictature temporelle en somme. Mais ça reste ma prioritĂ©.“
Quant Ă la politique culturelle Ă la luxembourgeoise, il ne mâche pas ses mots non plus: „Il y a certainement quelques non-sens dans la distribution des budgets. Mais en gros j’apprĂ©cie la taille des budgets distribuĂ©s par les autoritĂ©s. A Londres par exemple, la concurrence est beaucoup plus grande et rude. En plus avec un budget luxembourgeois, destinĂ© Ă un court-mĂ©trage, je pourrais en faire trois, si je voulais.“
En plus il peut. „She. He. It., par exemple est un film produit avec un budget presque nul. Les acteurs et les techniciens, tous des amis et des connaissances, ont acceptĂ©s de travailler bĂ©nĂ©volement. „C’est bien de savoir, qu’on peut toujours se passer des fonds grands-ducaux si l’on veut.“ S’il redoute une chose dans les tailles qui vont peut-ĂŞtre se faire un jour dans les budgets allouĂ©s aux films, c’est que ce seront avant tout les techniciens qui en peineront. „Alors que sans eux, aucun tournage n’est possible. D’autant plus qu’il est important pour le Luxembourg d’avoir de bons techniciens, surtout si nous voulons que l’industrie du film fleurisse.“
La meilleure façon de voir cet artiste est bien sĂ»r de regarder ses films. Ils renferment de toute Ă©vidence une partie autobiographique. Car Christian Neuman est quelqu’un qui se donne et se soustrait au mĂŞme instant Ă son public. Comme le couple dans „No Star“, qui naĂ®t d’une rencontre providentielle et se sĂ©pare deux jours plus tard par une trahison, son art est essentiellement passager. Beau comme un brigand malchanceux qui tombe sur une charmante voleuse mi-clocharde, dĂ©rangeant comme leur rendez-vous manquĂ© avec l’amour. DĂ©mystifiant, mais sans ramener le spectateur sur terre. Les rencontres sont brèves et empreintes d’une brutalitĂ© dont on ne peut expliquer l’origine. C’est comme si ses histoires faisaient partie d’une matrice encore plus grande, Ă dĂ©couvrir encore. Par l’artiste et le public. La seule certitude qu’on a pour l’instant, c’est que personne ne restera de marbre. Ni le public, ni l’artiste.

