Parmi les „highlights“ de l’annĂ©e culturelle 2007 figure l’exposition „All we need is…“, qui illustrera les problèmes des ressources planĂ©taires. Rencontre avec
Mike Mathias, un des initiateurs du projet.

„All we need is…“ , une expostion sur les besoins et les ressources humaines, selon Mike Mathias.
Il faut obliquer vers la droite Ă la fin du corridor Ă©troit Ă l’Ă©tage occupĂ© par le Cercle de coopĂ©ration, qui, dans ce bâtiment mi-postmoderne, mi-archaĂŻque situĂ© dans un des meilleurs quartiers de la capitale, regroupe les ONG luxembourgeoises engagĂ©es dans le dĂ©veloppement. Dans les couloirs règne le multiculturalisme devenu rĂ©alitĂ©, enclavĂ© certes, mais prĂ©sent dans les gestes et les tons des voix de ceux qu’on peut y croiser. Après avoir tournĂ© Ă droite, un homme, Mike Mathias, attend dans le battant de la porte. Chemise carrĂ©e ouverte, poitrine poilue et sourire accueillant, il invite Ă prendre place dans son minuscule bureau oĂą s’entassent des piles de papier, pourtant bien rangĂ©es. Il blague sur l’eau du robinet qui gagnerait en qualitĂ© dès qu’elle est servie en carafe: „Un effet de style“, ironise-t-il.
Comme si on avait besoin de ça. Alors que ce sont justement des besoins dont cet homme s’occupe. Besoins humains du tiers monde en tant que membre du Cercle de coopĂ©ration, mais aussi les besoins du premier monde, ici au Luxembourg, ce petit ilĂ´t paisible. Car il est aussi une des trois tĂŞtes pensantes derrière un projet ambitieux intitulĂ© „All we need is …“. Une super-exposition qui se dĂ©roulera dans le cadre de la fameuse annĂ©e culturelle 2007. DĂ©jĂ , le site fait et surtout a fait rĂŞver un grand nombre d’intĂ©ressĂ©-e-s culturels: le hall des soufflantes d’Esch-Belval. SituĂ© face Ă la Rockhal, ce bâtiment prĂ©sente, outre le charme insolite des ruines industrielles, plusieurs avantages. D’un cĂ´tĂ© les dimensions Ă©normes permettent l’installation d’effets spectaculaires, de l’autre, elle prĂ©sente deux niveaux avec en bas une Ă©norme base – qui, soit dit en passant, est utilisĂ©e pour l’instant en tant que fourrière par la police eschoise – et plus haut une sorte de plateforme plus Ă©troite offrant une vue imprenable sur tout le hall. Le rĂŞve de tous les artistes interdisciplinaires.
Mais ce projet est plus que de l’art pour l’art. „Notre but est de provoquer des rĂ©flexions chez le spectateur, de le faire rĂ©flechir sur ses besoins et de le confronter Ă la rĂ©alitĂ© du monde. Cette rĂ©alitĂ© c’est celle d’une sociĂ©tĂ© humaine qui vit sur une seule planète, alors que pour satisfaire son niveau de consommation durablement, elle aurait besoin de cinq planètes.“ Ces chiffres ont fait le tour du monde, au plus tard après le Forum mondial de Porto Alegre. On nage alors en pleine pensĂ©e altermondialiste. Et ce n’est pas pour rien que Mike Mathias se base essentiellement sur les thĂ©ories de Manfred Max-Neef, un intellectuel chilien, enseignant de sciences Ă©conomiques Ă l’Unversidad Austral de Chile et membre honoraire du club de Rome. Si ce club, qui regroupe intellectuels, industriels et chercheurs du monde entier n’est pas trop connu, les termes qu’il a forgĂ©s rĂ©sonnent depuis longtemps dans les canons mĂ©diatiques et dans les discours d’hommes politiques engagĂ©s ou faisant semblant de l’ĂŞtre: dĂ©veloppement durable et empreinte Ă©cologique.
„Dans les annĂ©es 70 Max-Neef, qui est un quasi inconnu dans nos latitudes, faute de traduction de l’espagnol, a dĂ©veloppĂ© une thĂ©orie dite des dix besoins fondamentaux de l’homme. L’intĂ©ressant est que ceux-ci ne sont pas uniquement matĂ©riels, mais aussi Ă©motionnels ou artistiques. En somme il dit que si vous ĂŞtes un ouvrier pauvre qui peine Ă boucler ses fins de mois, cela ne vous dispense pas d’avoir des ambitions artistiques“ explique Mathias. Une thĂ©orie en contradiction avec les canons du marxisme matĂ©rialiste, nĂ©e elle-mĂŞme d’une contradiction que Max-Neef a constatĂ©e en se baladant dans les quartiers pauvres des grandes villes chiliennes. „En effet, il a constatĂ© l’Ă©cart Ă©norme entre une Ă©conomie industrielle en pleine croissance, couverte de louanges par les mĂ©dias et la rĂ©alitĂ© du peuple, sensĂ© en profiter.“
Une constatation qui de nos jours est toujours pertinente, pourrait-on ajouter.
Mais comment traduire cette thĂ©orie en une exposition? Les initiateurs du projet, dont Mike Mathias ainsi que Jean-Marie Krier et le coordinateur de 2007 en personne, n’y vont pas par mille chemins: „Dans le hall de la soufflante seront installĂ©s dix Ă®les thĂ©matiques. Une par besoin, si l’on veut. Celles-ci fonctionnent de façon autonome, pour que le visiteur puisse pleinement suivre ce qui l’intĂ©resse. Par exemple, il y en aura qui seront beaucoup plus intĂ©ressĂ©s Ă la thĂ©matique de l’eau que d’autres. Nous voulons que chacun puisse approfondir ses intĂ©rĂŞts et dĂ©couvrir autre chose en mĂŞme temps“, raconte Mathias. Et d’ajouter que chaque Ă®le tourne autour de trois axes: le besoin, la ressource et la façon dont on la traite, c’est-Ă -dire le fair play ou non.
Calcul d’empreintes
Pour la rĂ©alisation, c’est un bureau d’architectes suisse, Holzer Kobler, spĂ©cialisĂ© dans la conception de ce genre
d’expositions, qui prend en charge la scĂ©nographie et une autre firme – Eye Art – se charge des aspects techniques comme panneaux et moniteurs. „En plus de cela, nous avons un groupe de travail d’une bonne vingtaine de personnes qui se charge des contenus et surtout des matĂ©riaux pĂ©dagogiques. Car, si nous veillons aussi Ă ce que chaque Ă©lĂ©mant de l’expo soit illustrĂ© par des oeuvres d’art, nous ciblons aussi le public jeune, les Ă©lèves et Ă©tudiants, afin de les sensibiliser
aux problĂ©matiques de notre planète.“
Et c’est aussi une façon d’assurer le dĂ©veloppement durable de l’exposition elle-mĂŞme. Car le futur du hall de la soufflante n’est pas très clair – un peu comme tout sur le site d’Esch/Belval. Et le rĂŞve des promoteurs de faire voyager l’exposition est difficilement rĂ©alisable. „La faire voyager au Luxembourg est impossible, faute de sites assez grands pouvant l’accueillir,“ raconte Mathias, „il nous reste alors l’Ă©tranger ou les Ă©coles et lycĂ©es qui pourront accueillir l’une ou l’autre Ă®le autonome pour des projets.“ En plus, un site sur l’exposition, misant sur l’interactivitĂ© et tenu Ă jour rĂ©gulièrement sera mis en ligne.
Des îles thématiques
Quant Ă la mise en forme du tout, un programme parallèle composĂ© de théâtre, de musique et de cinĂ©ma accompagnera toute l’expo, qui ouvrira ses portes entre mars et avril 2007 pour se terminer en septembre-octobre.
A quoi s’attendent les initiateurs? Que ce soit une exposition de sensibilisation politique ou une jolie dĂ©monstration des moyens multimĂ©dias qui illustrent les diversitĂ©s du monde? La rĂ©ponse est entre les deux, ni oui ni non. „Les moyens multimĂ©dias peuvent aider Ă reprĂ©senter de façon plus drastique une rĂ©alitĂ© qui, sur un feuille de papier convaincrait moins de personnes. Si vous avez devant vous le tĂ©moignage d’un Inuit qui vous raconte sa relation Ă la pĂŞche et aux problèmes causĂ©s par la fonte des glaciers, confrontĂ© Ă celui d’un insulaire sur le point de devoir quitter son Ă®le car elle sera submergĂ©e, vous avez quelque chose de beaucoup plus parlant que des tableaux stĂ©riles ou des articles de journaux“, se rectifie-t-il. „Bien sĂ»r que les mĂ©dias peuvent tromper, ils trompent mĂŞme tous les jours. Mais c’est aussi un formidable moyen quand ils tombent entre les bonnes mains“.
On peut dès lors se rĂ©jouir qu’une telle exposition voie le jour au Luxembourg et qu’elle enrichisse l’annĂ©e culturelle de façon assez spectaculaire en utilisant des moyens artistiques pour illustrer des propos Ă©minemment politiques. MĂŞme si on peut parier, dès maintenant, que des voix critiques vont crier Ă la rĂ©cupĂ©ration politique de l’annĂ©e culturelle. Heureusement que le projet n’est pas seulement financĂ© par Luxembourg 2007, mais aussi par le fonds de dĂ©veloppement du ministère des affaires Ă©trangères.

