EXPOSITION: Malentendus historiques

von | 30.03.2007

Toutes les expositions qui traitent de thèmes sensibles se retrouvent tĂ´t ou tard dans la ligne de mire des critiques. „Attention tsiganes! – Histoire d’un malentendu“, qui est montrĂ© en ce moment au musĂ©e d’histoire de Luxembourg ne fait pas d’exception.

Quand mythe et réalité se rencontrent, les clashs entre cultures sont parfois difficiles à contourner. (photos: Frans Hals: Zigeunerin / www.abandonedkids.com)

En pĂ©nĂ©trant les halls aĂ©rĂ©s et lumineux du musĂ©e d’histoire de la ville de Luxembourg, un petit panneau discret attire l’attention du visiteur. Il s’agit d’un avertissement. Non pas pour inciter le visiteur Ă  prendre garde de ne pas perdre l’Ă©quilibre sur quelques dalles fraĂ®chement posĂ©es, mais pour lui expliquer le titre de la nouvelle exposition temporaire. „Attention tsiganes! – Histoire d’un malentendu“, donc, ne doit pas provoquer de nouvelles mĂ©sententes. On y explique pourquoi ce titre a Ă©tĂ© choisi dĂ©libĂ©rĂ©ment et que ce n’est pas un hasard, si tous les prĂ©jugĂ©s possibles contre les gens du voyage s’y retrouvent. Ce serait pour attirer l’attention sur le fait que ces prĂ©jugĂ©s existent encore aujourd’hui, pas seulement Ă  l’Ă©gard des gens du voyage, mais face Ă  l’autre, Ă  l’altĂ©ritĂ© tout court. Et que les gens du voyage incarnent justement mieux que tous les autres cet autre, inconnu et dangereux.

L’exposition elle-mĂŞme prĂ©sente un parcours didactique solidement construit. Le visiteur peut se renseigner sur les lĂ©gislations anti-tsiganes Ă  partir du Moyen-Age jusqu’Ă  nos jours. Il dĂ©couvre aussi l’histoire des persĂ©cutions diverses dont les gens du voyage ont Ă©tĂ© victimes pendant des siècles et le sont aujourd’hui encore. Le musĂ©e ne rechigne mĂŞme pas de montrer un texte de loi luxembourgeois de 1971 toujours en vigueur qui autorise les autoritĂ©s d’expulser sans protocole et sans aucune forme de procès des gens du voyage. Que cette loi est loin d’ĂŞtre lettre morte, a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© par des incidents l’Ă©tĂ© dernier, quand plusieurs campings ont refusĂ©s d’accueillir un groupe d’itinĂ©rants. Le tout a fini dans une action de grande envergure de nos forces de police qui – tout comme jadis au 19e siècle – ont accompagnĂ© les gens du voyage jusqu’Ă  la frontière la plus proche. Tout cela et beaucoup plus se trouve dans l’exposition en question. On y dĂ©crit en outre le mode de vie des gens du voyage avec des salles traitant du rĂ´le des femmes et des hommes dans le clan ainsi que des projections montrant comment les Rroms de Roumanie vivent aujourd’hui. En tout, une exposition didactique qui se veut plutĂ´t une introduction dans le mode de vie des gens du voyage qu’une collection exhaustive de toute l’histoire des gens du voyage.

Malentendu(s)

Mais justement tout le monde ne l’entend pas de la mĂŞme oreille. Il y a une semaine exactement, parvenait Ă  la presse un communiquĂ© de la part du Forum europĂ©en des Rroms et des gens du voyage (European Roma and Travellers Forum – ERTF). Ce dernier ne fait pas dans la dentelle. Il accuse en outre le musĂ©e d’histoire d’avoir mis en place l’exposition „sans aucune participation d’organisations de Rroms et de leur reprĂ©sentants“, et considère que le titre de l’exposition est „une provocation contre les Rroms, qui en 1971 lors de leur premier congrès mondial après la Deuxième Guerre mondiale, ont revendiquĂ© d’ĂŞtre appelĂ©s Rroms“. Et puis il serait difficile de rĂ©sumer toute l’histoire des persĂ©cutions de Rroms – qui a connu son apogĂ©e dans le gĂ©nocide nazi – dans le seul terme de „malentendu“.

„Ce n’est tout simplement pas un travail serieux“, explique Rudko Kawczynski, le prĂ©sident de l’ERTF. Il est surtout furieux que le musĂ©e n’ait pas voulu de l’aide de son organisation et qu’il s’est seulement manifestĂ© quand la crĂ©ation de l’exposition Ă©tait dĂ©jĂ  parvenu Ă  un stade avancĂ©. En plus le musĂ©e n’aurait pas demandĂ© l’avis de l’ERTF mais aurait seulement formulĂ© des demandes de prĂŞts d’objets pour l’exposition. „Le musĂ©e d’histoire de la ville de Luxembourg a tout simplement utilisĂ© des prĂ©jugĂ©s pour faire une exposition contre les prĂ©jugĂ©s. C’est un peu comme si je faisais une exposition sur les Allemands en disant que de toute façon ce sont tous des nazis. On ne peut pas faire cela avec les Allemands, mais avec nous apparemment ça marche“, se plaint Kawczinsky. En plus il ne pense pas qu’un thème aussi complexe puisse ĂŞtre traitĂ© de façon exhaustive dans une seule exposition. „J’ai de la peine pour les gens qui ont montĂ© cette exposition, car ils manquent de professionalisme. La seule chose positive qu’on pourrait tirer de cette affaire, ce serait que d’autres musĂ©es qui prĂ©voient des expositions similaires en tirent la leçon et s’informent avant de commencer Ă  travailler et Ă  planifier“, ajoute-t-il,“ car cette exposition raconte l’histoire des gens du voyage en vĂ©hiculant des images surannĂ©es du romantisme de feu de camp“.

Romantisme de feu de camp contre dure réalité

„Monsieur Kawczinsky ferait mieux de venir au Luxembourg pour voir l’exposition avant d’envoyer de telles missives“, rĂ©pond l’historienne Marie-Paule Jungblut, une des responsables de l’exposition. D’ailleurs elle insiste sur le fait que des responsables de l’ERTF Ă©taient invitĂ©s Ă  participer au vernissage. „Mais Mme Waringo, la personne de contact pour le prĂŞt des objets, n’a pas pu venir car les dĂ©lais Ă©taient apparemment trop courts“, dĂ©plore-t-elle. Elle se dĂ©fend aussi du fait d’avoir voulu crĂ©er une exposition exhaustive sur l’histoire des Tsiganes. „Ce que nous avons voulu faire, c’Ă©tait de rendre visible la distance qui nous sĂ©pare – les gadje, les non-tsiganes – des gens du voyage. C’est une exposition faite par des gadje et pour des gadje, tenu dans un discours qu’ils comprennent afin d’Ă©riger des ponts avec l’altĂ©ritĂ© ou du moins pour explorer le fossĂ© qui nous en sĂ©pare“. En plus elle insiste que des associations et intellectuels Rroms et Sinti ont Ă©tĂ© consultĂ©es et que toutes ont activement participĂ©es Ă  l’Ă©laboration de l’exposition critiquĂ©e. Entre autres Marcel Courthiade, titulaire de la chaire de langue et civisilation rromani Ă  l’Institut national de langues et civisilation orientales (Inalco), un expert incontestĂ© dans la matière. Des associations allemandes, françaises, espagnoles, roumaines, tchèques et finnoises ont Ă©tĂ© contactĂ©es et beaucoup d’informations et objets ont trouvĂ© leur chemin vers le Luxembourg par ce biais. En plus la collaboration avec la Roumanie a Ă©tĂ© fructueuse. Non seulement le musĂ©e Astra de Sibiu est partenaire principal de l’exposition, mais aussi un grand travail de documentation a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© en Roumanie lors des prĂ©paratifs.

D’ailleurs, il paraĂ®t intĂ©ressant que le prĂ©sident de l’ERTF se contredit au moins sur un point. Dans le communiquĂ© Rudko Kawczynski se montre scandalisĂ© par l’utilisation du terme „tsiganes“, alors qu’en 1984 dans le cadre d’un ouvrage commun intitulĂ© „Heilen und Vernichten im Mustergau Hamburg – Bevölkerungs – und Gesundheitspolitik im Dritten Reich“, il a revendiquĂ© cette dĂ©nomination dans son article „Zigeunerverfolgung“. Dans le texte, Rudko Kawczynski prĂ©cise qu’il continuera „dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă  utiliser le mot Tsigane, parce que c’est sous ce nom que nous avons Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©s pendant des siècles, et il est temps que nous soyons rĂ©habilitĂ©s en tant que Tsiganes et que ce terme obtienne une nouvelle signification“ (traduction du musĂ©e d’histoire de la ville de Luxemboug).

Reste Ă  savoir quelle leçon tirer de ce conflit. Est-ce un simple malentendu de plus? Ou une mauvaise volontĂ© de l’ERTF, blasĂ©e de ne pas avoir Ă©tĂ© impliquĂ©e dès le dĂ©but des prĂ©paratifs de l’exposition? Ou encore le musĂ©e d’histoire a-t-il gaffĂ©? La rĂ©ponse se situe peut-ĂŞtre dans le fossĂ© qui sĂ©pare les gadje des gens du voyage. En tout cas, les Luxembourgeois-e-s n’ont pas le choix: s’ils veulent savoir quelque chose sur les gens du voyage, ils doivent se rendre au musĂ©e car leur police expulse toujours les concernĂ©-e-s.

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L’exposition dure jusqu’au 21 octobre,
visites guidées les jeudis à 18h et les dimanches à 16h.

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