Art conceptuel : Messe noire


Avec « The Oracular Illusion », l’artiste Élodie Lesourd plonge le spectateur dans son monde particulier entre conceptualisme froid et références au metal extrême.

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Un lac aux ondes sonores et aux réverbérations macabres…

Ce n’est pas la première fois qu’une exposition au Casino – Forum d’art contemporain explore les liens entre le monde de l’art et celui de la musique extrême, notamment le black metal. Ce fut déjà le cas avec l’exposition collective « Altars of Madness » en 2013, et les goûts personnels du directeur artistique du Casino, Kevin Muhlen – lui-même impliqué dans la scène metal par le biais de son groupe « Soleil Noir » – y sont sûrement pour quelque chose.

Le travail d’Élodie Lesourd a l’avantage de ne pas s’adresser uniquement aux fins connaisseurs de cette scène black metal marginale, mais hypermythifiée, quoiqu’un certain bagage puisse aussi apporter une lecture plus approfondie de ses œuvres, voire procurer une sensation de proximité avec l’artiste. Car tout comme les amateurs de messes noires secrètes, les adeptes de la scène black metal – et du metal en général – ont développé au fil des ans une certaine solidarité.

Mais Élodie Lesourd utilise les codes de la scène comme matière première, pour les combiner ensuite à d’autres pratiques et références de l’art contemporain, plutôt qu’elle ne s’y soumet pour mieux les glorifier – comme l’exigerait sans doute le prince des ténèbres. Une œuvre dans laquelle cette tendance se cristallise bien est « De Profundis (Out of the Depth of Sorrow) ». Cette peinture en polyuréthane sur acier a pour origine une image du lac de Nittedal en Norvège – qui pour les amateurs est celui où le chanteur de black metal Varg Vikernes (qui fut soupçonné de terrorisme en France puis relâché il y a quelques années) aurait pris un bain nu après avoir assassiné Euronymous, son concurrent, un crime pour lequel il avait été condamné à l’époque. Ce renvoi à la mythologie d’une petite scène musicale scandinave est sublimé par le travail effectué par Élodie Lesourd sur l’image. Une image qui finalement ressemble plutôt à une onde sonore qu’autre chose et devient donc un graphique contenant comme une essence l’histoire sombre qui se cache derrière, sans la traduire en signes.

Cela semble une des obsessions de l’artiste : incorporer des références à d’autres univers artistiques dans ses œuvres. Comme les peintures murales « Mi La Ré Sol Lewitt » et « Stella Ré Sol Mi » – qui lient intimement la musique et les travaux de deux artistes, Sol Lewitt (dont les « Wall Paintings » ont fait l’objet d’une exposition récemment au Centre Pompidou de Metz) et Frank Stella.

La musique – et l’intérêt qu’Élodie Lesourd y porte – transperce dans nombre d’autres travaux comme « Lamellar Armour » et « Vinnland Armour », des étendards de guerre faits de médiators pour guitare électrique – le premier faisant référence au drapeau norvégien, le second au pays imaginaire et utopique créé par Peter Steele.

Pourtant, il y a des œuvres qui échappent à ce double référencement. C’est le cas de « Signs », une installation in situ dans la grande salle du premier étage du Casino, faite de lanières de cuir fixées par des anneaux en métal, qui occupent la pièce telle une toile d’araignée géante. À perspective d’oiseau, on pourrait y lire le mot « Signs » à plusieurs reprises. Une façon de questionner l’emprise de la sémantique, du « qu’est-ce que ça veut dire ? », voire « qu’est-ce que l’artiste a voulu me dire ? » sur notre façon de nous confronter avec l’art.

Si « The Oracular Illusion » est plus discret que sa contrepartie au rez-de-chaussée du Casino (« Now You’ve Had Your Fun » de Rachel Maclean, woxx 1342), l’art d’Élodie Lesourd est bien plus profond et polysémique – et demande finalement plus d’attention au spectateur. Un défi à relever.

Au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain jusqu’au 3 janvier prochain.

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