Bande dessinée : Mon père est arabe

La récente parution du quatrième tome de « L’Arabe du futur » est l’occasion de passer en revue cette série qui raconte la jeunesse de l’auteur. Un récit de vie augmenté d’une dimension politique, voilà la recette du succès de cette bédé.

Comment peut-on être Arabe ? Au bout de quatre albums de « L’Arabe du futur », c’est la question qu’on se pose, en écho à la phrase de Montesquieu… du moins si l’on en reste au premier degré de lecture des aventures de Riad Sattouf. Parus entre 2014 et 2018, les 25 chapitres sortis à ce jour mettent notamment en scène le père du narrateur, d’origine syrienne. Un père qui râle tour à tour contre les Juifs, les Français et les « négros », qui glorifie tour à tour un islam moderne et la charia telle qu’appliquée en Arabie saoudite, et surtout qui rêve de reconnaissance et de réussite, mais multiplie les turpitudes et les échecs. Quant aux autres personnages arabes de l’histoire, ils donnent une impression plus sombre encore de l’identité sociétale et culturelle dont ils se réclament.

Un gamin chez Kadhafi

Un cliché qui colle avec certains discours d’extrême droite… et de gauche laïciste ? Pas vraiment : on est dans un récit autobiographique de la jeunesse de l’auteur relativement authentique. De surcroît, une lecture éclairée de la série d’albums conduit à s’attacher aux personnages malgré leurs défauts, car ils ne sont qu’humains, trop humains. Et c’est bien par sa dimension littéraire, plutôt que par sa dimension politique, que « L’Arabe du futur » est une bédé qui compte. Nous l’aborderons donc d’abord d’un point de vue psychosociologique, pour ainsi dire.

En 1980, Riad Sattouf a deux ans. Il a passé sa petite enfance en France, où son père, avec l’aide du talent dactylographique et rédactionnel de sa mère française, est devenu docteur à la Sorbonne. Mécontent de ne pas avoir eu les félicitations du jury à Paris, vexé par une faute d’orthographe dans l’invitation d’Oxford, son père Abdel Razak Sattouf décide d’accepter un poste de maître à l’université de Tripoli, en Libye. C’est le début du récit sous-titré « Une jeunesse au Moyen-Orient », qui raconte le quotidien comme les grands bouleversements à travers les yeux de Riad.

Les yeux… et les narines – car tout au long des souvenirs de Riad, notamment quand il s’agit de rencontres humaines, les odeurs sont évoquées. La fille des voisins d’étage à Tripoli était « Adani, une Indienne qui sentait une drôle d’odeur », lors de la distribution de nourriture gratuite, « les hommes sentaient très fort l’urine et la sueur », et lors de la rencontre à l’aéroport avec la famille syrienne en visite, leur odeur de sueur « extrêmement forte » est relativisée par un « mais je trouvais ça agréable ».

Sweet Syria

Cela donne une idée du style documentaire du récit, qui sans fard montre les choses telles que Riad les a vécues. Et comme il s’agit d’une bédé, le visuel est primordial, même s’il est parfois renforcé par les annotations. Premières impressions de Libye, par exemple : une grande affiche du fier président Kadhafi, alors qu’il n’y a « personne dans les rues » et qu’en arrière-fond on aperçoit des « chantiers déserts ». Il est vrai que le style de dessin des albums est plutôt austère, mais les villes et villages arabes sont particulièrement sinistres, avec de la saleté dans les coins de vignette et des fissures sur les murs des bâtiments.

Pourtant, tout n’est pas triste. En Libye, le père retrouve un fruit noir qu’il a connu en Syrie et qui pousse sur des arbres. Il les appelle « toutes » ; en fait, ce sont des mûres (Maulbeeren), qui ressemblent aux fruits des ronces (Brombeere), mais en plus doux. Scènes empreintes de tendresse quand le père et le fils sont assis au pied de l’arbre et comparent leurs orteils, et quand ils disent au revoir aux « toutes » avant de quitter la Libye.

À partir du chapitre 2, la vie du petit Riad va se dérouler en France et surtout en Syrie. Dès la première nuit passée à Ter Maaleh, il va entrer en contact avec un des sujets récurrents de la série : la religion musulmane. L’appel à la prière à quatre heures du matin annonce à la fois l’attirance propre à l’islam et la pression sociale à la conformité religieuse qui continueront à perturber le père. Cela jusqu’à sa conversion au tome 4, où il décrit, dans une scène émouvante, son pèlerinage à La Mecque : Abdel Razak construit une cabane improvisée au milieu des champs, puis s’y couche avec Riad à ses côtés, et il raconte. Le fils essaie d’imaginer les situations décrites – montrées dans des phylactères – et revit un peu le périple du père.

Fièvre d’islam

Mais en général, la religion – ou ce que les protagonistes en font – joue un rôle plutôt négatif. Là encore, dès l’arrivée, le narrateur met en scène l’inégalité entre les sexes : au repas de famille, les femmes mangent après les hommes… les restes laissés par ceux-ci. L’enfant Riad est initié à diverses superstitions et son père le met en garde contre Satan, « l’ennemi de Dieu ». Ce père, qui se dit libéral, qui mange du porc et boit du vin quand il est en Europe, présente aussi à son fils le Coran, « notre livre sacré à nous, les musulmans ». Enfin, Riad est confronté à la haine de ce qui est juif… et se fait traiter lui-même de « Yahoudi » parce qu’il a les cheveux blonds.

Tout au long du récit, Abdel Razak, qui aime sa femme (de moins en moins) et Riad et ses frères (de manière constante), échoue à concilier ce qu’il est devenu grâce à ses études avec ses origines. Aucun des pays arabes où il travaille n’est en train de rejoindre, voire de dépasser l’Occident, que ce soit au niveau de l’éducation, du progrès ou de la prospérité. Au contraire, on se méfie de la modernité d’Abdel Razak, on lui reproche de ne pas faire ses prières et on voudrait qu’il fasse circoncire Riad.

Cette pression sociale s’exerce donc aussi sur Riad, et pas seulement de la part de ceux qui le haïssent et décrètent qu’il est juif. Au fil des pages, ses amis et cousins Waël et Mohamed prennent de plus en plus au sérieux la religion et ses règles. Au quatrième tome – Riad a dix ans –, quand ils jouent ensemble, ses amis le regardent « avec un air soucieux ». Il se sent « écrasé par leur supériorité morale » et s’interroge : « Quand donc allais-je me mettre à croire en Dieu » ?

Du rêve au cauchemar

L’auteur de la bédé n’est pas tendre avec ses personnages. D’un côté des villageois-es souvent barbares et un père lâche, de l’autre des tantes et oncles français-es un peu nunuches et des lycéen-ne-s orgueilleux-ses. Surtout, Riad ne ménage pas Riad : il rêve de vengeance terrible contre ceux qui l’ont persécuté, il est méchant avec Yahia, son petit frère. Dans ses relations avec les femmes, auxquelles il commence à s’intéresser au tome 4, il se montre maladroit et se ridiculise. Et quand il doit choisir entre la Syrie et la France, entre son père et sa mère, il se décide pour le moins pire. Riad est-il vraiment l’« Arabe du futur », comme l’a surnommé Abdel Razak ?

L’avenir rêvé du père pour Riad et ses frères, tout comme son rêve d’avenir personnel – reconnaissance sociale et prospérité –, et ses rêves de grandeur pour le peuple arabe sont mis en contraste avec la réalité de la vie, notamment en Syrie. Dès le premier tome, certains comportements sont à vous donner des cauchemars. La cruauté envers les animaux est montrée dans toute sa banalité, tout d’abord avec un âne martyrisé par un gamin pour faire passer le temps, puis des poussins qui, au marché, meurent en série dans des cages surpeuplées. Summum de l’horreur, des enfants mettent à mort un chiot, tout d’abord à coups de pied, puis à coups de pierre et enfin en le transperçant avec une fourche. Riad les observe depuis la fenêtre, sa mère descend pour sauver l’animal, mais un homme arrive et lui assène le coup de grâce en lui coupant la tête. « Mais c’est des enfants, tous les enfants font ça » est tout ce que le père trouve à dire.

Cruels, les Arabes ? Notons tout de même qu’au tome 3, on voit une paysanne bretonne massacrer des chatons à coups de poing et les mettre – alors qu’ils bougent encore – dans la poubelle. Certes, c’est par utilitarisme qu’elle agit ainsi, plutôt que par cruauté – mais ne touche-t-on pas là à la cause profonde de la barbarie cachée de la civilisation occidentale ? Si le mal fait aux animaux nous touche de manière particulière, c’est du fait de leur innocence. Après un tome 1 qui finit sur le massacre du chiot, le tome 2 s’achève par le meurtre de Leila, une cousine veuve « coupable » d’être tombée enceinte.

La famille Sattouf est divisée sur la manière d’agir à l’égard du père et du frère qui ont assassiné Leila, et Abdel Razak lui-même hésite. Et quand les meurtriers sont dénoncés et condamnés, la famille – afin de continuer à être respectée par la société villageoise traditionnelle – fait commuer le meurtre en crime d’honneur : le père et le frère de Leila ressortent de prison au bout de trois mois. Féminicides, les Arabes ? Oui, mais on ne peut s’empêcher de penser à cet autre meurtre de veuve emblématique, celui d’« Alexis Zorba », dans un contexte qui n’a rien d’arabe ni de musulman.

Odyssée politique

Non, « L’Arabe du futur » n’est pas en premier lieu une bédé politique, mais son contenu est aussi politique. Depuis l’expérience du « socialisme africain » de Kadhafi au tome 1 jusqu’au spectacle de la désastreuse invasion du Koweït de Saddam Hussein au tome 4, en passant par les ambiguïtés du nationalisme syrien d’Assad, le jeune Riad est immergé dans l’actualité politique du Moyen-Orient. Ces événements sont présentés à travers le regard de son père, un nationaliste arabe fasciné par des dictateurs comme Saddam Hussein, supposés guider leurs peuples vers une nouvelle grandeur. Dans une interview sur France Inter, Riad Sattouf a qualifié son père d’« intellectuel d’extrême droite ». Un rapprochement qui choquera certain-e-s tiers-mondistes, mais qui mérite réflexion.

Mais Abdel Razak n’est pas le seul personnage adulte qui débite des propos peu sympathiques : le grand-père maternel est présenté comme un homophobe et obsédé sexuel, tandis que les propos de la grand-mère sur les Allemands relèvent de la xénophobie antigermanique. Mais cela choquera sans doute moins les lecteur-trice-s occidentaux-ales que les tirades antisémites débitées par les personnages arabes et notamment Abdel Razak. Antisémitisme frisant l’imbécillité quand les camarades de Riad interprètent sa chevelure blonde ou sa non-circoncision comme signes de ses origines juives. Mais son père, qui lui explique qu’au contraire des chrétiens, les juifs sont circoncis, n’hésite pas à instruire sa famille que « l’histoire officielle en France, c’est les Juifs qui la contrôlent, pour protéger Israël ».

Dessin minimaliste 
mais puissant

Même si Riad Sattouf insiste sur le fait que sa série est juste le témoignage d’une histoire individuelle, on peut voir dans l’évolution du père un condensé de l’odyssée des intellectuel-le-s arabes de sa génération. Leurs convictions modernistes acquises lors des études sont érodées par les déceptions des régimes laïques de Nasser à Assad. Les monarchies du Golfe, prospères et pieuses en apparence, finissent également par les rejeter. Clairement, à la fin du tome 4, le hadj Abdel Razak est susceptible de s’engager dans l’opposition islamiste au régime corrompu et cruel des Assad – on en saura plus au prochain tome.

Le tome 5 de « L’Arabe du futur » pourrait paraître encore cette année, mais il n’est pas certain que ce sera le dernier. On l’attend moins pour connaître la suite de l’histoire que pour se replonger dans cet univers biographique très particulier. En effet, la dramatisation de l’histoire n’est pas le premier souci de Sattouf, et la narration parfois décousue sacrifie la tension à l’authenticité. Le dessin – petites vignettes avec beaucoup de texte – n’est pas non plus conçu pour satisfaire les normes esthétiques. Quant à l’usage de la couleur, il se limite à teindre les vignettes dans une tonalité dominante – surtout le jaune pour la Libye, le rose pour la Syrie et le bleu pour la France. Les couleurs sont parfois aussi utilisées pour mettre en évidence des symboliques ou des effets dramatiques.

Malgré – ou grâce à – cette approche minimaliste, la série de Riad Sattouf a été un grand succès national et international, avec plus d’un million et demi de livres vendus et des traductions dans plus de 22 langues. Le plaisir qu’on tire de la lecture se situe moins au niveau du récit qu’au niveau du visuel. La manière dont c’est dessiné permet en effet de suivre facilement aussi bien les événements que les réflexions et émotions qu’ils suscitent. Mais ce processus de lecture facile n’induit pas une interprétation simpliste : il permet justement d’apprécier les subtilités de ce qui est raconté et peut inspirer une réflexion politique et humaine profonde.

Riad Sattouf, « L’Arabe du futur », 
tomes 1 à 4, Allary Éditions, 2014-2018.

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