
Lovéisa Ósk Gunnarsdóttir ne signe pas seulement un spectacle, mais un acte : danser la ménopause, c’est refuser l’effacement. (Photo : Tale Hendnes)
Ă€ 47 ans, la chorĂ©graphe islandaise LovĂ©isa Ă“sk GunnarsdĂłttir brise un tabou tenace : la mĂ©nopause. Avec « When the Bleeding Stops », prĂ©sentĂ© au Kinneksbond, elle transforme bouffĂ©es de chaleur et silences hĂ©ritĂ©s en manifeste chorĂ©graphique collectif – un geste artistique qui refuse l’invisibilisation des corps vieillissants et revendique leur puissance.
« I’m 47 years old », lance fièrement LovĂsa Ă“sk GunnarsdĂłttir au public, qui lui rĂ©pond par un tonnerre d’applaudissements. La danseuse et chorĂ©graphe islandaise, seule sur scène, prĂ©cise ĂŞtre en pleine pĂ©rimĂ©nopause. Puis elle dĂ©roule son histoire, dĂ©voile ce qui l’a poussĂ© Ă crĂ©er une performance chorĂ©graphique autour de ce thème – la mĂ©nopause. Un sujet encore tabou dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales et qu’elle traite avec beaucoup d’humour. LovĂsa raconte son enfance, ses shows de danse, dès trois ans, devant ses parents qui, souhaitant qu’elle s’agite ailleurs que dans leur salon, l’envoient dans une Ă©cole de danse. Son diplĂ´me, Ă 23 ans, puis son entrĂ©e dans l’Iceland Dance Company oĂą les reprĂ©sentations s’enchaĂ®nent. Ă€ 39 ans, alors qu’elle est dans un avion entre deux spectacles, la danseuse se dit qu’elle et ses partenaires, allant elles aussi sur leurs quarante ans, sont encore plus gĂ©niales qu’avant, elle ne voit pas ce qui pourrait mal se passer ! Quelques jours après, elle se retrouve privĂ©e de tout mouvement Ă cause d’une grande douleur dans plusieurs de ses membres. LovĂsa consulte alors un mĂ©decin qui Ă©voque la pĂ©rimĂ©nopause mais, Ă quarante ans Ă peine, cela serait Ă©tonnant. Ă€ moins que sa mère l’ai eu tĂ´t Ă©galement… C’est Ă ce moment-lĂ que la danseuse rĂ©alise qu’elle n’a aucune idĂ©e de quand sa mère a Ă©tĂ© mĂ©nopausĂ©e, ni de comment elle s’est alors sentie.
LovĂsa est bouleversĂ©e et prend conscience du silence qui entoure l’arrĂŞt de l’ovulation. Elle dĂ©cide alors d’entamer un travail de recherche et mène plusieurs entretiens avec des femmes mĂ©nopausĂ©es de son pays, puis suit un master en Performance Practice oĂą elle explore les liens entre vieillissement et mĂ©moire corporelle. Dans le mĂŞme temps, elle rĂ©apprend Ă mouvoir son propre corps. Dans son salon, comme quand elle Ă©tait petite, elle suit une routine-thĂ©rapie Ă travers la danse. Peu Ă peu, elle retrouve les sensations, la souplesse, la lĂ©gèretĂ©. Si cela a pu l’aider, elle se dit que cela pourra sĂ»rement aider les femmes avec qui elle a Ă©changĂ© Ă surmonter les symptĂ´mes de leur mĂ©nopause. Elle propose cette idĂ©e sur le groupe Facebook du mĂŞme nom et, alors qu’elle n’en espĂ©rait pas grand-chose, LovĂsa voit bientĂ´t les vidĂ©os se multiplier. Au son de leur musique prĂ©fĂ©rĂ©e, les femmes dans la quarantaine, la cinquantaine et la soixantaine se dĂ©hanchent dans leur salon. De ces danses spontanĂ©es, totalement libĂ©rĂ©es, naĂ®tra la performance « When the Bleeding Stops ». Créée au Reykjavik Dance Festival en 2021, la pièce est depuis en tournĂ©e, jusqu’à cette soirĂ©e de fĂ©vrier au Kinneksbond. Dans chaque ville, LovĂsa recueille les tĂ©moignages et les vidĂ©os de femmes mĂ©nopausĂ©es. Outre la dimension artistique, la danseuse souhaite crĂ©er un vĂ©ritable mouvement social autour de la mĂ©nopause.

Loin des corps jeunes et sculptés des institutions de danse professionnelles, les femmes qui dansent dans « When the Bleeding Stops » offrent une performance intime. (Photo : Tale Hendnes)
Changer de regard
« Il existe des cultures oĂą la mĂ©nopause est valorisĂ©e », explique l’Islandaise. Au Japon, dans de nombreuses sociĂ©tĂ©s africaines ou encore au sein des cultures autochtones, celle-ci est vĂ©cue comme un renouveau et comme un signe de sagesse. En Inde et au Moyen-Orient, la mĂ©nopause est souvent perçue comme une libĂ©ration des contraintes sociales et des rĂ´les de genre traditionnels. Mais, dans des pays comme le Luxembourg, la mĂ©nopause est souvent synonyme de honte et invisibilisĂ©e. Ou, comme le formule LovĂsa, non sans une ironie amère, il ne reste aux femmes mĂ©nopausĂ©es qu’à « find a corner and prepare for the death ». Leur mission reproductive est terminĂ©e, « thank you for your service ». Dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales, les femmes mĂ©nopausĂ©es sont, d’après la danseuse, assimilĂ©es Ă du lait qu’on aurait oubliĂ© de remettre au frigo. Il a fermentĂ© et a une odeur aigre, il vaut mieux le jeter… Pour faire face Ă cette soi-disant date de pĂ©remption des femmes, LovĂsa les invite ainsi Ă danser, Ă se montrer dans leur authenticitĂ©. Loin des corps jeunes et sculptĂ©s des institutions de danse professionnelles, ces femmes offrent une performance intime, en survĂŞtement confortable. Les vidĂ©os sont d’abord projetĂ©es les unes après les autres puis s’enchaĂ®nent ensuite de plus en plus vite et les univers semblent s’unir, les femmes danser sur le mĂŞme rythme.
Les danseuses de certaines vidĂ©os, dans le public, rejoignent ensuite la scène et se meuvent sous les spots. BientĂ´t, ce sont tous·tes les spectateur·rices qui sont invité·es Ă se trĂ©mousser sur « Dance Monkey ». Après le spectacle, LovĂsa prend part Ă une discussion avec une reprĂ©sentante du Planning familial, une thĂ©rapeute et plusieurs luxembourgeoises visibles dans les vidĂ©os. Ces dernières tĂ©moignent de leur incomprĂ©hension face Ă la mĂ©nopause, leurs symptĂ´mes parfois très difficiles Ă gĂ©rer, leur refus de se tourner vers un traitement hormonal de la mĂ©nopause (THM) ou au contraire la libĂ©ration que ça a Ă©tĂ© d’y avoir recours. L’asbl LĂ«tz Menopause, engagĂ©e pour la santĂ© des femmes avant, pendant et après la mĂ©nopause, soutenait Ă©galement l’évĂ©nement.
Lovéisa Ósk Gunnarsdóttir ne signe pas seulement un spectacle, mais un acte. Danser la ménopause, c’est refuser l’effacement. C’est rappeler que ces corps ne sont ni en fin de course ni hors cadre. Ils sont traversés d’expériences, de mémoire et de puissance. « Find a corner » ? Non. Sous les projecteurs.

