Exposition : Wiel mech !

von | 03.10.2019

Sous le titre « Wiele wat mir sinn », la Chambre des dĂ©putĂ©-e-s (CHD) et le MusĂ©e national d’histoire et d’art (MNHA) fĂȘtent le centenaire du suffrage universel dans une grande exposition, accompagnĂ©e d’une ribambelle d’évĂ©nements. Le woxx s’y est promenĂ©.

Le long chemin vers le suffrage universel
 qui mĂšne Ă  une nouvelle crise de la reprĂ©sentativitĂ© dans la dĂ©mocratie luxembourgeoise. (Photos : © MNHA)

Il est encore tĂŽt mercredi matin, l’automne maussade ne se cache plus mĂȘme au promeneur le plus optimiste quand le rendez-vous pour la visite officieuse de l’exposition au MNHA a lieu. Entre Ă©quipes de nettoyage qui font leur ronde matinale, Ă©crans pas encore tous allumĂ©s et Ă©clairages parfois improvisĂ©s, les historien-ne-s RenĂ©e Wagener (pour la CHD) et RĂ©gis Moes (pour le MNHA) commencent leur journĂ©e remplie de multiples guidages – aprĂšs votre humble serviteur, c’était le tour d’un groupe de diplomates d’explorer « Wiele wat mir sinn ».

Une exposition qui a eu un temps de prĂ©paration particuliĂšrement long, comme l’explique RĂ©gis Moes : « Ça fait une dizaine d’annĂ©es qu’on en parle et que les contacts entre la Chambre et le MNHA pour une exposition en coproduction ont Ă©tĂ© Ă©tablis. Depuis deux Ă  trois ans, nous avons commencĂ© la planification en dĂ©tail. » Pour cela, l’équipe composĂ©e de Wagener, Moes, Michel Polfer (directeur du MNHA) et Claude Frieseisen (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CHD) s’est aussi fait aider par l’agence « Gotcha ! » – une start-up appartenant Ă  Ben Olinger, transfuge bien connu de la galaxie RTL Luxembourg. Celle-ci Ă©tait d’ailleurs Ă  l’origine de la campagne virale avec le faux blogueur Yves Kinnen et ses slogans comme « Kee Wahlrecht fir Leit mat Facebook » – qui a rĂ©ussi Ă  tromper mĂȘme les rĂ©dactions culturelles les plus informĂ©es du pays.

« L’agence a aussi Ă©tĂ© impliquĂ©e dans la recherche du titre de l’exposition », explique RenĂ©e Wagener. « Ce qui n’a pas Ă©tĂ© une tĂąche facile, car nous avions en tĂȘte plusieurs titres, dont certains en français qui Ă©taient intraduisibles en luxembourgeois ou en allemand. Finalement, nous avons optĂ© pour ce titre en luxembourgeois, pour deux raisons. PremiĂšrement parce qu’il implique aussi le slogan national du ‘Mir wĂ«lle bleiwe wat mir sinn’, et deuxiĂšmement parce qu’il sous-entend la question identitaire du droit de vote au Luxembourg, qui reste toujours une problĂ©matique d’actualitĂ©. »

Une problĂ©matique d’ailleurs qui s’étire comme un fil rouge dans toute l’exposition. Au dĂ©but, chaque visiteuse et visiteur peut se munir d’un petit badge avec un code-barres. Celui-ci lui assigne une identitĂ© au hasard, homme, femme, mineur, majeur, rĂ©sident, national ou Ă©tranger – et l’informe selon les Ă©tapes historiques parcourues s’il a le droit de voter ou non. Une idĂ©e que les activistes de Richtung 22 avaient d’ailleurs aussi rĂ©alisĂ©e de maniĂšre plus artisanale lors d’une exposition au Hariko Ă  Bonnevoie, dans le cadre de leur piĂšce « NAGA – Konscht op LĂ«tzebuergesch ». Cela n’enlĂšve rien au fait que c’est une bonne initiative d’impliquer personnellement le public dans une exposition qui finalement le concerne en premier lieu.

C’est aussi pourquoi la premiĂšre piĂšce de l’exposition est remplie d’écrans sur lesquels sont projetĂ©s des micros-trottoirs rĂ©alisĂ©s au sortir des cabines de vote un peu partout dans le pays, lors des lĂ©gislatives de l’annĂ©e derniĂšre. Le fait que sur le tout premier apparaisse le visage de Gaston Vogel, l’avocat le plus mĂ©diatique de la nation, relĂšverait purement du hasard selon RĂ©gis Moes – « Mais en mĂȘme temps, cela peut ĂȘtre une bonne introduction Ă  la matiĂšre pour les gens qui le connaissent et l’apprĂ©cient », ajoute-t-il.

Dans la deuxiĂšme salle trĂŽne un graphique qui Ă  lui seul illustre toute la complexitĂ© de l’accĂšs Ă  la dĂ©mocratie au grand-duchĂ©. Sur un axe temporel est reprĂ©sentĂ©e la part de la population ayant le droit de vote depuis la fin du 19e siĂšcle jusqu’à nos jours. Et l’élĂ©phant dans la salle y apparaĂźt clairement, puisqu’au 21e siĂšcle, ce droit Ă©lĂ©mentaire n’est toujours pas accessible Ă  la majoritĂ© de la population rĂ©sidente – si on ajoute les jeunes de moins de 18 ans Ă  la population Ă©trangĂšre.

L’élĂ©phant dans les salles : le droit de vote pour toutes et tous

Ce qui suit dans les salles suivantes est une illustration plus profonde de cet axe temporel. Avec un choix bienheureux : au lieu de commencer l’exposition stricto sensu en 1919, lorsque le suffrage universel est enfin arrivĂ© au Luxembourg, l’exposition commence Ă  l’époque de la RĂ©volution française. Elle se poursuit avec l’époque de NapolĂ©on, oĂč le pays en tant que dĂ©partement des ForĂȘts a dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© plusieurs formes de suffrages censitaires, comme l’illustre une trouvaille exceptionnelle : la liste manuscrite des 550 personnes les plus imposĂ©es au pays, parmi les 610 plus forts contribuables, datant de 1810. On peut y trouver des noms toujours en cours parmi les patronymes, comme Hansen ou Kayser et autres. Notons au passage que le livre accompagnant l’exposition fait commencer la narration des balbutiements dĂ©mocratiques bien plus tĂŽt, avec un texte trĂšs intĂ©ressant sur Ermesinde et ses alliances avec ses vassaux et la sociĂ©tĂ© politique de l’époque.

Le 19e siĂšcle voit le suffrage censitaire toujours gravĂ© dans le marbre. Sous Guillaume Ier, pas question d’y toucher. Pourtant, la pression monte de tous les cĂŽtĂ©s. La bourgeoisie libĂ©rale, le clergĂ© et les mouvements ouvriers commencent Ă  s’organiser pour dĂ©fier le pouvoir absolu monarchique. Pour l’illustrer, une logique binaire : cĂŽtĂ© face, les grands bourgeois qui dominĂšrent le discours, cĂŽtĂ© pile, les masses de pauvres sans droits. Bref, pour celles et ceux qui veulent savoir qui se cache derriĂšre de nombreux noms de rues au pays, c’est une chance d’en savoir plus.

Si les rĂ©volutions de 1848 ont Ă©tĂ© violentes dans les pays voisins, le Luxembourg reste apparemment plus calme. « Mais cela ne veut pas dire que les idĂ©es rĂ©volutionnaires n’avaient pas fait leur chemin jusqu’à chez nous », tempĂšre RĂ©gis Moes. « Les aspirations Ă  plus de dĂ©mocratie ont aussi Ă©closes sous nos latitudes, comme le montrent les premiers registres de pĂ©titions qui apparaissent Ă  cette pĂ©riode. » En effet, une pĂ©tition contemporaine provenant de Diekirch prouve qu’à l’époque dĂ©jĂ , le peuple luxembourgeois rĂ©clamait la fin du suffrage censitaire et une vraie dĂ©mocratie reprĂ©sentative.

C’est aussi l’époque des premiĂšres manifestations de grande ampleur au Luxembourg. Et on y trouve aussi des femmes : « Dans les appels Ă  manifester, les femmes Ă©taient bien visĂ©es », constate RenĂ©e Wagener. « Elles faisaient bien partie des efforts pour changer. D’ailleurs, les appels Ă  ouvrir le vote aux femmes commencent dĂ©jĂ  en 1905 Ă  la Chambre des dĂ©putĂ©-e-s – mais il va falloir du temps jusqu’à ce que ceux-ci ne provoquent plus l’hilaritĂ© gĂ©nĂ©rale. »

Une lutte sur plusieurs générations

Et surtout, il va falloir passer par les Ă©preuves de la PremiĂšre Guerre mondiale pour que le grand-duchĂ© se dote d’une nouvelle Constitution ouvrant le droit de vote Ă  toute sa population – une salle est consacrĂ©e entiĂšrement Ă  cette Ă©poque. L’influence de la rĂ©volution bolchevique sur les ouvriers, la crise de la monarchie Ă  l’issue de la guerre et les tentations rĂ©publicaines d’une partie de l’élite libĂ©rale et des classes populaires (ainsi que le rĂ©fĂ©rendum de 1919) ont finalement constituĂ© le mĂ©lange explosif qui amena Ă  cĂ©der devant des revendications de longue date. En cela, l’exposition illustre aussi parfaitement comment des combats politiques peuvent durer des gĂ©nĂ©rations entiĂšres avant d’aboutir et pourquoi il ne faut pas baisser les bras.

La nouvelle Constitution profite aussi d’une salle consacrĂ©e Ă  son contenu, peinte en bleu avec maintes citations et un exemplaire original signĂ© de la main de la grande-duchesse Charlotte. Pourtant, le suffrage universel ne signifie pas automatiquement une grande ouverture Ă  toutes les classes et tous les genres. Ainsi, le premier dĂ©putĂ© communiste ZĂ©non Bernard, Ă©lu en 1934, est immĂ©diatement exclu du parlement – parce qu’il bĂ©nĂ©ficiait de l’aide sociale publique, une condition non acceptable pour la Chambre Ă  l’époque. Et mĂȘme si la premiĂšre dĂ©putĂ©e, Marguerite Thomas-ClĂ©ment, est Ă©lue en 1919 (elle siĂ©gera jusqu’en 1931, avec des interruptions), la suivante (Astrid Lulling) n’entrera au Parlement qu’en
 1965.

Ces thĂšmes sont tous illustrĂ©s dans la deuxiĂšme partie de l’exposition, un peu moins organisĂ©e que la premiĂšre. On y trouve pĂȘle-mĂȘle une petite salle dĂ©crivant la pĂ©riode nazie (avec un buste d’Adolf Hitler de dos regardant la Chambre des dĂ©putĂ©-e-s voilĂ©e de drapeaux aux croix gammĂ©es), des objets historiques, comme de vieilles urnes, et des tĂ©moignages plus actuels comme des affiches datant des annĂ©es 1970 et 1980 montrant l’éveil de la sociĂ©tĂ© civile, qui demandait plus de participation dĂ©mocratique et des formes alternatives de participation. Finalement, l’exposition aboutit Ă  la campagne rĂ©fĂ©rendaire de 2015 et au refus des Luxembourgeois-e-s de partager le droit de vote avec la population Ă©trangĂšre rĂ©sidente. Un partage qui est aussi le dĂ©fi dĂ©mocratique le plus actuel.

Car si « Wiele wat mir sinn » traduit bien les obstacles qu’il a fallu surmonter pour arriver Ă  la situation actuelle et si elle ne l’occulte pas, elle ne dit pas clairement que ce que la dĂ©mocratie luxembourgeoise est en train de traverser est bel et bien une crise de la reprĂ©sentativitĂ©. Le pays devra choisir s’il veut ĂȘtre un DubaĂŻ ou un KoweĂŻt au milieu de l’Europe, ou bien une nation accueillante qui – par sa petite taille – se retrouve Ă  l’avant-garde de la dĂ©mocratisation de la sociĂ©tĂ©.

Plus d’informations et programme Ă©vĂ©nementiel sous : ‹www.wielewatmirsinn.lu

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