Femmes et migration : « Les femmes géraient une économie familiale importante »

Lors de la soirée d’étude « Les femmes migrantes : des oubliées de l’histoire ? » organisée par le service à l’égalité des chances de la Ville de Dudelange et le Centre de documentation sur les migrations humaines (CDMH) le 15 mars, l’histoire des femmes a été évoquée par plusieurs expertes – entre autres par Heidi Rodrigues Martins, chargée de projets de recherche au CDMH, qui a fait le point avec le woxx.

Le projet « Moving Lusitalia » se concentre sur une analyse des rythmes quotidiens au quartier italien à Dudelange où les femmes ont joué un rôle important. (Copyright : Heidi Martins/Moving Lusitalia)

woxx : Madame Rodrigues Martins, que pouvez-vous nous dire au sujet du titre de la soirée d’étude « Les femmes migrantes : des oubliées de l’histoire ? » ?


Heidi Martins : Cette question est très intéressante. Nous avons déjà, nous-mêmes, beaucoup discuté autour de la traduction du titre dans le programme « Femmes* et culture » de la Ville de Dudelange : « Frauen: die Vergessenen der Migrationsgeschichte? ». En français, la formulation retenue est « femmes migrantes », en allemand « femmes » tout court, mais « dans l’histoire des migrations ». D’un côté on catégorise certaines femmes en tant que migrantes, de l’autre on assume qu’il y aurait une histoire des migrations, donc une histoire possiblement séparée de l’Histoire globale. Ces deux titres nous poussent à réfléchir, et c’est plutôt bon signe. Pour moi, le plus intéressant serait de discuter le sens des mots en tentant d’évacuer les jugements liés à la catégorisation, mais je pense que c’est impossible. De nos jours, on assiste beaucoup trop souvent à une euphémisation du langage : certains mots sont évités, remplacés, mais pourquoi et pour qui ?

Vous avez présenté « Moving Lusitalia », un projet sur le quartier italien à Dudelange. Est-ce que les femmes sont représentées dans son histoire ?


Le projet « Moving Lusitalia » est une microhistoire globale. On part du local, d’un quartier, d’une microhistoire, mais qui fait partie et qui illustre une histoire bien plus large, un exemple pour le Luxembourg et pour l’Europe. Le quartier est né avec la sidérurgie : l’usine est centrale pour son histoire. La temporalité du travail, le rythme de l’usine définissait les rythmes du quartier. Si on raconte l’histoire du quartier, on aurait éventuellement tendance à raconter celle des ouvriers, une histoire au masculin. Les femmes peuvent être laissées sous la cape d’invisibilité. Par contre, le CDMH a depuis son origine il y a déjà 25 ans régulièrement mis en place des projets et des études qui donnent voix et visibilité aux femmes. Encore une fois, dans le cadre de « Moving Lusitalia », qui se concentre sur une analyse des rythmes quotidiens au quartier, on voit apparaître les femmes comme des agentes principales dans la vie du quartier.

Dans quel sens ?


Les femmes géraient une économie familiale importante pour le fonctionnement du quartier et du Luxembourg en général. Elles vendaient des produits du jardin, des œufs, elles faisaient des économies à partir de la vente des produits issus de leurs jardins et de la vente des animaux à consommation domestique… et avec ces économies elles pouvaient aider leurs enfants, pendant leur parcours scolaire et aussi quand ils avaient besoin d’argent pour acheter une maison par exemple. Il faut dévoiler la présence et le rôle des femmes, mais pas dans le sens de la passivité. Plutôt en mettant l’accent sur leur part d’initiative, leur agentivité, leur pouvoir d’action, les espaces de liberté qu’elles construisent et entretiennent.

« Pour montrer le rôle des femmes, il faut forcément découvrir le pouvoir d’action lié à leur invisibilité. »

Le travail domestique fait par les femmes était invisible − ce qu’il est toujours.


À propos du travail domestique, il est important de nommer cette invisibilité : ce travail se passait et se passe parfois encore à la maison. Quand je dis ça, je ne veux pas dire que l’espace intérieur de la maison est réservé aux femmes ou qu’elles y trouvent leur place. Ceci n’est pas une relation naturelle et évidente. Si je souligne ceci, c’est parce qu’il ne l’est que par contraste et opposition à l’espace public, occupé et dominé par les hommes. Il faut aussi définir ce qu’on entend par maison, espace public, etc., et surtout mettre en place une analyse diachronique. Il n’en va pas de même pour toutes les périodes historiques. En tout cas, je garde cette idée que, indépendamment de l’espace et du temps occupés par les femmes, elles y déploient leur pouvoir d’action, leurs activités y sont libres : c’est ça qu’il faut considérer, c’est ce qu’il faut éclairer et mettre en avant ! Les sortir de l’invisibilité ! Où sont les monuments commémoratifs dans l’espace public pour ces femmes, qui sont-elles ? « Women on the Move » est un pas de géant pour rendre visible cette invisibilité.

Quelles étaient les conditions de vie pour les femmes dans le quartier italien ?


On ne peut pas répondre à cette question de manière générale.

Pourquoi ?


Tout dépend de l’époque. Aux origines du quartier et après dans les années 1920 ou 1930, toute la vie s’y déroulait : la vie professionnelle, sociale, privée, familiale. En ce temps-là, il y avait par exemple des femmes qui cuisinaient pour le quartier, qui lavaient le linge pour les ouvriers célibataires. Il y avait aussi des couturières, entre autres. Tout se passait dans le quartier même. Elles étaient tenancières de pension, avaient des cafés. À côté, elles cultivaient leurs jardins et élevaient leurs animaux à consommation domestique. Avec le déclin de la sidérurgie, la situation a changé.

Comment ?


Dans les années 1970-1980, on assiste au déclin de la sidérurgie, à l’amélioration des moyens de transport, au surgissement des nouvelles technologies. Le quartier s’ouvre, pour ainsi dire. Quand on compare les immigrations italiennes et portugaises par exemple, il faut surtout commencer par là : par dire qu’il s’agit d’une tout autre période historique. Les circonstances de vie changent radicalement. À une époque, les hommes travaillaient dans les mines, à l’usine, les femmes à la maison, alors que plus tard ce n’était plus le cas : les hommes ne travaillaient plus sur place. Ils sont ouvriers et partent travailler en ville. Les femmes travaillent souvent dans les services, tel le ménage, et possèdent souvent une voiture, conduisent. Les femmes d’avant n’avaient pas toutes ces possibilités. En conclusion : on ne peut pas comparer l’incomparable. L’histoire évolue, on le voit et on le ressent aussi en termes de génération, dans le sens des migrations, mais aussi et surtout au sein des familles, avec la question des différences entre les générations.

Dans la description de la soirée d’étude, j’ai découvert ce passage : « Il s’agit de contredire les macrorécits qui présentent les femmes comme des individus vulnérables dans les processus migratoires. »


Pour montrer le rôle des femmes, il faut forcément découvrir le pouvoir d’action lié à leur invisibilité. Elles étaient mobiles, elles ont immigré en même temps que les hommes, mais elles n’étaient pas visibles dans les registres, parce qu’elles voyageaient avec leur mari. Il faut leur donner une voix. Le projet « Women on the Move », dont le CDMH est partie prenante depuis le début, crée par exemple des cartes pour visualiser les femmes migrantes en Europe. Le CDMH est une institution dédiée à la mémoire : notre démarche est de construire une mémoire polyphonique qui inclut les archives et les voix des personnes concernées.

On ne peut pourtant pas nier la vulnérabilité des femmes.


Bien sûr, il y a le contexte de la vulnérabilité. Notre objectif est de mettre en lien les choses, d’ouvrir de nouvelles perspectives – « Women on the Move », c’est exactement cela : un réseau dynamique d’une cinquantaine de pays qui offre des outils concrets de mémorialisation. C’est un travail de longue haleine.

Comment le rôle des femmes migrantes a-t-il changé durant les dernières années ?


À travers le temps et les luttes des femmes, on a ajouté des espaces de liberté pour les prochaines générations, ce qui nous donne du pouvoir. Cette réflexion est importante : nos mères, nos grand-mères souvent ne voyaient pas de problèmes – ce que nous identifions comme des problèmes aujourd’hui était leur quotidien, leur réalité. Il ne faut donc pas leur imposer des problèmes, mais documenter la façon dont elles ont exercé leur pouvoir malgré la domination des hommes. Avec le temps et les espaces de liberté gagnés, on se rend compte que leurs situations n’étaient pas acceptables. Être femme est toujours un bagage lourd à porter et être é(im)migrée en ajoute une couche dans certains cas. Mais quand je dis lourd, je veux aussi dire lourd de pouvoir, de créativité, d’union, de force ! C’est donc le devoir des femmes et des hommes féministes de partager leurs connaissances et leurs expériences pour y voir plus clair et pour donner des outils aux générations futures pour se défendre, pour parler à haute voix.


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