Folk : Les couteaux suisses

« Yokel » est un terme péjoratif pour désigner un-e habitant-e des territoires ruraux de l’Amérique du Nord. Mais c’est aussi le nom que s’est choisi un groupe messin qui trace sa route depuis presque dix ans déjà et qui vient de sortir son deuxième album, « Y ».

Le duo s’est d’abord transformé en trio, puis en groupe de huit personnes, et s’épanouit surtout sur scène. 
Assises : Éléonore Zielinski, Lucile Hentz, Aziliz Massot, Debout : Damien Golini, Thibaut Sibella, Brice Jacquin, Geoffrey Duthilleul, Denis Zielinski. (Photo : Mika DiPersio)

Pour comprendre le groupe The Yokel, il faut tout d’abord faire un petit retour en arrière et revenir à l’année 2013. Les présélections du Printemps de Bourges ont lieu à l’Autre Canal, la grande institution musicale à Nancy. Quatre groupes s’affrontent ; les gagnants du concours ont la possibilité de remporter une place dans le line-up du prestigieux festival. Les musicien-ne-s s’activent sur scène pour monter leurs amplis, brancher ordis et synthés, il y a de la fumée et des installations scéniques qui clignotent beaucoup.

Et puis arrive The Yokel – une fille, Lucile, et un garçon, Thibaut, avec des guitares un peu cabossées, un xylophone fixé sur un petit chariot et surtout une vieille valise en guise de grosse caisse. À l’époque, la folk a le vent en poupe, Mumford and Sons et consorts ont remis à la mode les banjos, les chemises à carreaux et la pilosité faciale, mais pour ­certain-e-s, ce genre est ringard et le restera toujours. The Yokel a pourtant l’avantage de ne pas trop se prendre au sérieux. Les chansons du groupe restent en tête, il y a un côté un peu barjot qui contraste avec les prestations très léchées de ses concurrents. Lucile et Thibaut ne gagneront pas la présélection, mais sept ans plus tard, ils sont les seuls encore sur scène de tous les groupes en lice ce soir-là.

Au fil des années, le duo s’est d’abord transformé en trio, puis en grand groupe de huit personnes, avec violons et trompettes. Son folk est devenu moins timbré et un peu plus pop, mais l’enthousiasme reste le même. Depuis presque dix ans, The Yokel n’a pas lâché. « On est un peu bornés », explique Thibaut au téléphone.

Au début, le duo fait du stop pour se rendre à ses concerts. Il écoute de l’antifolk, la bande originale du film « Juno » (2008), sur laquelle figurent les chansons de Kimya ­Dawson et des Moldy Peaches, groupe d’Adam Green, mais aussi la musique traditionnelle d’Amérique du Nord, le bluegrass, découvert grâce à une autre bande originale, celle de « Oh Brother, Where Art Thou » (1999) des frères Coen. Des mélodies simples, des chansons qu’on peut jouer partout, même dans la rue, là où The Yokel a commencé son parcours. Aujourd’hui, le groupe a un label, un tourneur, un attaché de presse ; il devait jouer trente dates au cours de l’été 2020 et ses membres enfin avoir droit au statut d’intermittent-e du spectacle. Et puis le virus est arrivé et a tout remis en question.

Photo : The Yokel sur YouTube

« C’était le moment qu’on attendait depuis toutes ces années », explique Thibaut. Tout-e-s celles et ceux qui ont déjà fait partie d’un groupe savent à quel point tenir le cap peut être difficile. Au début, on ne pense qu’à faire de la musique, et rapidement on se rend compte qu’il faut faire beaucoup plus que cela : il faut devenir un « couteau suisse ». On endosse le rôle de community manager, tourneur, agent de presse, réalisateur de clips et ingénieur du son.

« C’est très difficile de sortir du lot », explique Thibaut. « Surtout si on n’a pas de structure, pas de label, pas d’agent. » Même pour trouver ne serait-ce qu’un engagement dans un bar, c’est compliqué : le marché est à ce point saturé de groupes et de musicien-ne-s. Thibaut parle d’un « marasme ». Et les réseaux sociaux n’apportent pas les réponses escomptées. L’internet, c’est un marasme différent, mais un marasme quand même. Pour réussir à toucher des gens qui ne vous connaissent pas, il faut payer. Facebook se présente comme un réseau social, mais c’est surtout devenu une plateforme qui vend des espaces publicitaires.

Les derniers mois ont été éprouvants pour The Yokel comme pour beaucoup d’autres groupes. « Y », son troisième album, est sorti en octobre. Le groupe avait très envie de le défendre sur scène. Depuis l’été, il n’a pu se produire que trois fois en live. Certains des membres ont dû trouver d’autres emplois, Thibaut et Lucile tiennent bon. Encore. Ils ont multiplié les démarches administratives, ils espèrent décrocher quelques aides qui leur permettront de boucler leurs fins de mois, mais avant tout ils ont besoin de trouver des pistes pour envisager l’avenir. Pendant le confinement, Thibaut a commencé à expérimenter avec des synthés et autres machines. Et tant pis si la musique perd un peu de ce côté bricolé et fêlé des débuts. The Yokel veut retourner sur scène et revenir en force dès qu’on le lui permettra : « On a vraiment envie de faire danser les gens. »

« Y », The Yokel, édité par le label #14, 
sorti le 2 octobre 2020.
www.theyokel.fr

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