Intermittents : Mise en règle

von | 05.12.2016

En adoptant le projet de loi sur les intermittents du spectacle, le gouvernement n’a pas fait dans le progrès social, mais s’est juste conformé à un jugement de la Cour de justice de l’Union européenne.

(Photo : Wikimedia)

(Photo : Wikimedia)

On l’avait remarquĂ© par le passĂ© dĂ©jĂ  plusieurs fois. La coalition au pouvoir et surtout les libĂ©raux qui tiennent le ministère de la Culture entretiennent une grande mĂ©fiance envers les crĂ©atifs et les travailleurs de la scène culturelle, qu’ils soupçonnent de vouloir profiter des largesses Ă©tatiques afin de pouvoir mener une vie faite de lucre et d’un peu d’art. La rĂ©forme du statut d’artiste et de celui d’intermittent entamĂ©e dĂ©jĂ  sous la ministre Maggy Nagel en disait long sur la volontĂ© d’enfin apporter un peu de vent nĂ©olibĂ©ral chez celles et ceux qu’ils considèrent – Ă  tort – comme des fainĂ©ants.

Ă€ l’époque, la ministre Nagel voulait surtout humilier les gens travaillant dans le secteur en leur enlevant de facto le « statut d’artiste », qui fut remplacĂ© dans l’intitulĂ© par « mesures sociales au bĂ©nĂ©fice des artistes professionnels indĂ©pendants et des intermittents du spectacle » – une mesure certes symbolique, mais qui signifie un mĂ©pris politique. Car, au-delĂ , les conditions de vie de celles et ceux qui ont fait le choix de – tenter de – vivre de leur art ne se sont guère amĂ©liorĂ©es (woxx 1278).

Car vivre volontairement d’aides sociales tout en ne comptant pas ses heures de travail implique un dĂ©vouement Ă  l’art qui dĂ©passe probablement l’imagination de la classe politique et de la mentalitĂ© luxembourgeoise en gĂ©nĂ©ral. Les conditions sont plutĂ´t rudes pour les intermittents. Pour accĂ©der au rĂ©gime, il leur faut d’abord travailler au moins 80 jours par an de telle manière qu’« une activitĂ© a Ă©tĂ© exercĂ©e soit pour le compte d’une entreprise ou de tout autre organisateur de spectacle, soit dans le cadre d’une production cinĂ©matographique, audiovisuelle, théâtrale ou musicale, ceci endĂ©ans la pĂ©riode de 365 jours de calendrier prĂ©cĂ©dant la demande d’ouverture des droits en indemnisation ». Certes, les jours travaillĂ©s en rĂ©alitĂ© excèdent cette barre minimale ; toujours est-il qu’en temps de disette Ă©conomique, cette disposition peut fragiliser davantage un corps de mĂ©tier dĂ©jĂ  prĂ©caire. Surtout qu’en plus, les intermittents doivent garantir que cette activitĂ© minimale leur rapporte au moins quatre fois le salaire minimum social mensuel, et qu’ils doivent payer leur affiliation auprès d’un rĂ©gime d’assurance pension – donc les cotisations sociales patronales – de leur poche. Et bien sĂ»r, pas question de toucher une indemnitĂ© de chĂ´mage, ni un revenu minimum garanti en mĂŞme temps.

Des conditions dures pour prévenir un raz-de-marée ?

Pour motiver ce nivellement vers le bas, des arguments comme : « Nous voulons Ă©viter que des jeunes diplĂ´mĂ©s s’inscrivent durablement dans la prĂ©caritĂ© en acceptant des aides sociales » ont Ă©tĂ© entendus – mais c’est plutĂ´t bidon, face Ă  une rĂ©alitĂ© sur le terrain qui parle une tout autre langue. Premièrement, les artistes et techniciens qui profitent du rĂ©gime d’artiste professionnel indĂ©pendant (anciennement statut d’artiste) ou du rĂ©gime d’intermittent sont au nombre de 230. Ce qui n’est pas exactement un raz-de-marĂ©e, et mĂŞme très peu quand on le compare aux employĂ©s ou fonctionnaires qui bossent dans le secteur culturel. C’est donc une minoritĂ© sur le dos de laquelle on a voulu lĂ©gifĂ©rer pour l’exemple. Et cela alors que les intermittents du spectacle luxembourgeois ne sont pas, de loin, aussi combatifs que leurs camarades français par exemple – qui sont devenus la hantise des festivals d’étĂ© dans l’Hexagone. En d’autres mots, le Luxembourg culturel n’a pas conscience de l’importance de ces chevilles ouvrières qui lui garantissent non seulement le bon dĂ©roulement de ses spectacles, mais aussi leur contenu.

Que le gouvernement ait consenti à revoir les conditions de travail des intermittents du spectacle n’est d’ailleurs dû qu’au fait que la Cour de justice de l’Union européenne l’y a contraint. Dans son jugement de février 2015, elle constate que le Luxembourg ne dispose pas d’une définition contraignante pour les intermittents du spectacle et que les dispositions sur les CDD à répétition ne mettent pas les intermittents à l’abri d’éventuels abus. Ces deux points sont désormais réglés, et une nouvelle disposition concernant les congés de maternité et les congés parentaux a été prise. Désormais, le statut peut être « gelé » quand les intermittents profitent de ces mesures.

Une nette amélioration, qui réjouit notamment la metteuse en scène, intermittente et nouvelle présidente de la « Theater Federatioun », Carole Lorang. Pour elle, le tableau n’est ni noir ni blanc. Il y a des points qu’on pourrait encore améliorer, surtout par rapport aux collègues français et belges : « La grande différence entre les intermittents français et belges et les luxembourgeois est qu’ici on est sous le statut indépendant, tandis que chez nos voisins les intermittents sont tous des salariés », explique-t-elle. Ce qui implique, on l’a vu, que les intermittents au grand-duché doivent payer les cotisations sociales patronales, qui peuvent être très lourdes. Pour Lorang, il faudra se concentrer sur cette problématique à l’avenir, car ces charges pèsent lourdement sur des budgets déjà précaires.

Un autre point qui diffère d’avec nos voisins, c’est le degrĂ© d’organisation des intermittents, qui est proche de zĂ©ro au Luxembourg, mĂŞme si des discussions seraient en cours pour faire entrer des dĂ©lĂ©guĂ©s intermittents dans la « Theater Federatioun », afin que cette dernière puisse aussi les reprĂ©senter. Quant Ă  la question des contrats de travail, la nouvelle prĂ©sidente constate que celle-ci est traitĂ©e très diffĂ©remment dans le secteur. Dans le domaine du théâtre, les intermittents ne seraient pas tellement intĂ©ressĂ©s par des CDD, mais prĂ©fĂ©raient travailler de façon plus libre. Ce qui ne s’applique pas au secteur cinĂ©matographique – autre vivier important d’intermittents au grand-duchĂ© -, oĂą les prĂ©fĂ©rences pour un emploi en CDD seraient plus marquĂ©es. Certes, il est difficile de crĂ©er une loi omnibus qui encadre des besoins aussi diversifiĂ©s – car regroupant de nombreux mĂ©tiers -, mais c’est sĂ»rement un des dĂ©fis des futurs lĂ©gislateurs, un secteur culturel professionnalisĂ© impliquant aussi une lĂ©gislation Ă  la hauteur.

Finalement, Carole Lorang estime quand mĂŞme que tout ce qui a Ă©tĂ© fait avec ce projet de loi – qui a d’ailleurs Ă©tĂ© votĂ© Ă  l’unanimitĂ© – va dans le sens d’une amĂ©lioration. Selon elle, ce fait se ressentirait mĂŞme sur le terrain : « Dans mes Ă©changes avec les fonctionnaires en charge de mon statut d’intermittent au ministère de la Culture, je constate qu’on fait tout pour agir dans le meilleur intĂ©rĂŞt des artistes. » Du moins, on ne les chicane pas en plus avec des Ă©cueils bureaucratiques, ce qui est dĂ©jĂ  une bonne nouvelle.

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