Photographie : Bas les murs !

« Down with Walls ! », c’est le titre de l’exposition que proposent Neimënster et l’Institut Pierre Werner dans le cadre du festival CinEast. À travers six regards croisés (dont un double), elle montre tant le chemin parcouru depuis la chute physique du mur de Berlin que celui qu’il reste à parcourir dans les têtes.

Il y a 30 ans, la chute du Mur suscitait une vague d’espoir et d’optimisme : enfin les barbelés et les clôtures allaient tomber entre pays, entre économies, entre peuples. Si un tel processus s’est effectivement enclenché à ce moment-là, force est de constater aujourd’hui qu’il a laissé sur la touche certaines communautés et, pire, qu’il s’est sérieusement enrayé avec la construction de nouvelles barrières physiques ou mentales. Et dans notre société où l’image est reine, quoi de plus adéquat qu’une exposition photographique pour l’évoquer ?

Dans les salles voûtées de Neimënster, place donc à une variété de clichés qui ont en commun ce thème des espoirs égarés et des illusions perdues. De façon subtile parfois, comme la série « Eastern Blocks » du duo Zupagrafika (David Navarro et Martyna Sobecka). Les deux immortalisent la « beauté rude » de l’architecture de derrière le rideau de fer, porteuse d’une réelle originalité empreinte de (n)ostalgie. Ici, on pourrait parler de perte d’une certaine biodiversité architecturale. Mais l’exposition sait aussi se faire crue, très crue même, lorsqu’elle affiche les clichés de Warren ­Richardson : par exemple, dans une Oslo très loin du mythe de la Scandinavie heureuse, celui-ci propose des scènes d’injection de drogue d’un réalisme par moments insoutenable. Trente ans après le rêve de solidarité, l’exclusion est toujours là, même dans la société occidentale de l’abondance. Et ce n’est pas la série « F(l)ight », de Deividas Buyvidas, qui contredira cette évidence. Dans la petite ville de Boston, en Angleterre, le photographe s’attache à montrer la diaspora balte très implantée. Le Brexit semble y intensifier les tensions… et nul besoin pour ça de murs au sens propre.

L’absence de barrières physiques est aussi au cœur du travail de Tommaso Rada. Lui propose des clichés où l’absence devient présence, comme celui où l’Oder, frontière naturelle entre l’Allemagne et la Pologne, unit par la grâce d’une crue les deux pays. Une photographie très symbolique, très métaphorique, qui contraste avec le projet « Confrontier » de Kai ­Wiedenhöfer, lequel arpente méticuleusement la planète depuis 30 ans pour réaliser des vues de murs qui restent encore à abattre. Corée, Territoires palestiniens, mais aussi enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Melilla) ou barrières au cœur même de l’Union européenne comme à Chypre (étonnant cliché où le mur passe à travers un édifice) : tout y passe, y compris le fameux mur à la frontière américano-mexicaine. L’artiste juxtapose les prises de vues, mettant ainsi en parallèle continents et pays.

Mais qu’en est-il des barrières mentales encore invisibles ? Excellente idée que d’exposer « Every Seventh One » de Krzysztof Gołuch. Le titre dérive du fait qu’un être humain sur sept est porteur d’un handicap. Au cœur de la série, une question : et si ces personnes handicapées étaient au fond nécessaires aux « valides » pour préserver leur humanité ?

Beaucoup d’interrogations, beaucoup de réflexions donc pendant la visite de « Down with Walls ! ». Et puis, alternativement, une immense sensation de gâchis et une motivation renouvelée pour continuer à changer les choses, autant que faire se peut. La photographie est belle quand elle sait ainsi remuer l’esprit.

À Neimënster, jusqu’au 20 octobre, dans le cadre du festival CinEast.

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