Photographie : Regards d’ailleurs et d’ici

Le photographe belge Sébastien Cuvelier, lauréat 2017 de la bourse « Soutien et développement photographique » du CNA, livre sa dernière réalisation aux rencontres photographiques de Montpellier, les Boutographies. Son regard excentré, inspiré et novateur lui a valu d’y remporter deux prix, la Mention spéciale du jury ainsi que le coup de cœur « Réponses photo ». Rencontre à l’occasion d’un vernissage ensoleillé.

Photos : Sébastien Cuvelier

La photographie de Sébastien Cuvelier s’intéresse à des fragments d’histoire, à des parcours individuels qu’il espère mettre en lumière et raconter tout à la fois. Son objectif est au service d’inconnus en provenance d’horizons mystérieux pour le spectateur européen. C’est bien là le centre de sa dernière exposition, « Paradise City », référence au paradis perdu de la littérature persane et au nirvana urbain promis par le groupe américain Guns N’ Roses selon les mots de l’auteur. De l’histoire et du rock ? C’est loin d’être incompatible pour le photographe, car il s’agit d’abord de séparer ou réparer notre vision de l’Iran, au cœur de son travail, des visions négatives et stéréotypées issues du paysage politique international. Il désire libérer le pays de l’emprise despotique de ses dirigeants et de notre vision biaisée, au moins le temps d’une exposition : « Je voulais dédramatiser l’Iran, et donner un côté plus pop », explique-t-il, afin de laisser à chacun sa part de rêve.

D’ailleurs, si les paysages merveilleux du désert et des plateaux montagneux ont bien évidemment séduit le photographe lors de son road trip, il se refuse à une esthétisation simpliste ; ce sont davantage les rencontres qui l’animent. Son projet repose sur un storytelling assumé, et sur de nombreuses confrontations entre visuel et texte. Chaque photographie bénéficie d’une mise en scène savamment orchestrée, qui a le mérite de saisir l’instant au vol, et de narrer ces tranches de vie capturées à la volée.

Le voyage, on le voit, occupe une place de choix dans l’univers de Sébastien Cuvelier. En fait, il semble même que le photographe ait un besoin vital d’évasion, de décentrement : « J’ai beaucoup plus de facilités à cadrer un sujet quand il n’est pas proche de moi. » Le changement de perspective lui offre une certaine forme de clairvoyance quant aux marges et aux zones d’ombre d’une photographie qu’il espère renouveler. L’évolution proviendrait d’une mise en récit prononcée de voyages, itinéraires et autres rencontres. Son parcours photographique intitulé « Gypsy Queens », publié en 2013, relatait déjà l’existence hors normes et hors cadre de princesses roumaines modernes, dont la fortune soudaine les avait projetées dans un luxe incroyable. Le décalage entre la pauvreté relative du pays et la richesse insolente de ces femmes de l’Est se lit à la faveur des portraits que Cuvelier croise et compare. Le photographe a cet art de la mise en scène, et chacune de ses réalisations surprend par la disposition. Même quand il s’agit des paysages naturels d’Iran, on croirait presque que l’artiste les a soumis à sa volonté, et que les montagnes s’alignent dans un ordre esthétique volontaire.

« J’ai beaucoup plus de facilités à cadrer un sujet quand il n’est pas proche de moi. »

Au fil des sujets, portraits et espaces, Cuvelier entend dépasser la simple réalité d’une photo pour en faire un souvenir partagé, extrait de sa perception des choses et livré au public : « La photographie a toujours été là pour montrer une réalité, quelque chose qui va peut-être disparaître, garder une trace, une archive. » L’expérience personnelle du photographe importe moins que celle d’un partage commun. L’instrument optique est mis au service d’un vrai devoir de mémoire ; les rencontres fugaces deviennent éternelles, et la beauté des sites naturels ne fait que renforcer cette impression de profondeur scénaristique.

L’humain demeure primordial dans l’œuvre de Cuvelier. Sa manière d’aborder le sujet, de comprendre ses aspirations, ses volontés, ses passions fige le moment et le transforme en conversation privilégiée. Le déclencheur n’a plus qu’à capter cet instant unique. Et le photographe ne manque pas de technicité ; ses focalisations sont d’une justesse remarquable et font apparaître une vraie science du détail. Les réalisations alternent entre distance grandiose et proximité intimiste, dans une alliance du familier et de l’inconnu. La démarche elle-même semble hésiter entre le documentaire et l’œuvre de fiction.

À ce titre, « Paradise City », sa dernière exposition, illustre bien l’ambivalence et le parti pris du projet. Sur les traces du paradis perdu, thème fondamental de la culture iranienne hérité de la Perse antique, Sébastien Cuvelier s’est mis en tête de confronter l’idéalisme littéraire et poétique de cet éden trop connu à la réalité plus complexe encore d’un pays largement inconnu, ou tout du moins très caricaturé. Ses photos varient, et passent du paysage imposant et coloré aux réalisations plus personnelles, souvenir de rencontres. Le jeu des regards et des attitudes permet au spectateur de s’immiscer, l’espace d’un instant, dans la vie lointaine d’habitants d’un pays que le régime en place nomme « paradis ». La quête initiatique passe donc à l’épreuve de la propagande politique, et Sébastien Cuvelier interroge frontalement les deux pôles. Saisissant sur le vif ces morceaux de vie et ces bribes de territoire, le photographe tente de percer le mystère : existe-t-il un paradis perdu dans la tête des Iraniens ? Du chant à l’enchantement et de l’enchantement à la chanson, on comprend d’autant mieux la référence aux Guns N’ Roses, eux aussi à la recherche d’un nirvana décidément très personnel. Cuvelier s’essaie au dévoilement des pensées, des opinions et des rêves d’une population à laquelle il donne la parole, par l’intermédiaire de portraits chargés d’un sens, d’une idée. Il l’explique lui-même : « Je veux montrer autre chose. Ce que les gens ont dans la tête, pas ce que l’on voit. » En s’appuyant sur la puissance des imaginaires, il espère suggérer l’au-delà du rêve et « utiliser cette notion de poésie pour montrer le fantasme de quelque chose qui n’existe pas, mais que l’on peut deviner dans la tête des gens ». « Paradise City » se prête donc parfaitement à cette entreprise de mystification et démystification, que le photographe aborde avec tendresse et nostalgie. C’est aussi l’occasion pour lui de rappeler la véritable portée sociale d’une photographie au service de vies invisibles et d’existences inconnues que l’objectif met soudainement en lumière, le temps d’un « clic ».

« La photographie a toujours été là pour montrer une réalité, quelque chose qui va peut-être disparaître. »

Après les paysages enchanteurs iraniens, Sébastien Cuvelier s’attelle, en ce moment, à un projet photographique ambitieux. Initiée il y a plus d’un an, et financée par l’appel à projets « mateneen » de l’Œuvre nationale de secours grande-duchesse Charlotte, cette exposition future, qui devrait se tenir en mars 2020 au Cercle Cité, place la question de l’intégration des réfugiés au Luxembourg au cœur de sa démarche artistique. Le photographe a suivi cinq immigrés en provenance de différents pays, animés par la même volonté de trouver asile au grand-duché. Cuvelier les a accompagnés durant un an, objectif au poing, à travers les stades variés de leurs démarches administratives, et veut raconter ces existences désormais en suspens, alors qu’un autre mandat européen s’achève bientôt sans avoir vraiment fait bouger les lignes au sujet de la crise migratoire. Le rôle de la photographie visera donc à mettre en lumière leur quotidien, leurs espérances et leur histoire. Entre reportage et « mise en scène », l’art de Cuvelier interroge, à nouveau, le regard porté sur une actualité brûlante, pour « raccrocher l’histoire de chacune de ces personnes à un aspect de leur pays, personnalité, croyance. Quelque chose de plus grand qu’eux ».

À la suite des paradis artificiels et naturels d’Iran, Cuvelier s’est investi dans une dynamique artistique consciente des réalités qui, loin d’occulter les défis sociaux, les regarde en face et les immortalise. Raconter ces vies, c’est déjà lutter contre l’oubli, contre l’indifférence et contre une certaine forme de mépris ; l’aspect artistique de la photo aura pour tâche de sublimer les regards et les gestes de ceux qui ont tout quitté à la faveur d’une espérance nouvelle au Luxembourg. Quand on connaît la disponibilité, la gentillesse et l’accessibilité de Sébastien Cuvelier, on se doute bien que cette exposition sera placée sous le signe de l’humanité et de la bienveillance ; comme un autre regard, une autre approche, une photographie de justesse et de justice.


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