Photographie
 : Un homme pour la vie


« Sworn Virgins », exposition photographique de l’artiste bulgare Pepa Hristova, nous montre une tradition ancestrale étonnante presque oubliée : celle des vierges assermentées du nord de l’Albanie.

Entre les genres, une existence aussi extraordinaire que douloureuse.

Entre les genres, une existence aussi extraordinaire que douloureuse.

De nos jours, pour les fondamentalistes de tous bords, tout ce qui touche à l’intégrité de l’identité sexuelle et à son orientation est signe d’une dépravation des mœurs, d’une « guerre contre la famille traditionnelle » menée par un lobby subversif perverti par une moralité postmoderne et libérale. Ces gens ignorent que le mélange des genres et les attributions de sexualité ont été changeants depuis les premiers balbutiements de l’humanité. Les textes antiques grouillent d’êtres androgynes ou hermaphrodites dont le genre ne peut être attribué à cent pour cent. Et des exemples se retrouvent dans presque toutes les cultures du monde.

Celui qu’a déniché Pepa Hristova, ce sont des femmes vivant dans le nord montagneux de l’Albanie – une région dont la légende veut que ce soit le diable en personne qui l’a créée -, les Burrneshas. Ce qui sonne comme le nom d’un groupe de metal local quelque part en banlieue de Pont-à-Mousson est en réalité un phénomène lié aux conditions de vie extrêmes dans ces contrées. Que ce soit pour remplacer un chef de famille ou pour s’assurer que l’héritage ne quitte pas le foyer familial, des femmes peuvent devenir des hommes à part entière. Cela comprend le droit de porter des armes, de faire la guerre et de participer aux vendettas sanglantes qui ont toujours cours en Albanie, mais aussi de partir en voyage ou de rejoindre l’armée. En contrepartie, elles doivent prêter un serment qui leur interdit toute activité sexuelle et toute vie affective, et elles doivent porter des habits d’homme.

Souvent, les Burrneshas deviennent au fil du temps les piliers de leur clan – probablement aussi parce que leur condition leur interdit l’amour individuel et qu’ils projettent donc toutes leurs émotions sur leur communauté. Des communautés sûrement bien soudées et auxquelles les Burrneshas doivent toute leur existence, pour le meilleur ou pour le pire.

Pourtant, les destins des Burrneshas montrés dans l’exposition au cloître Lucien Wercollier du Centre culturel de rencontre Abbaye de Neumünster ne sont en rien totalement tristes. Ainsi, une des femmes/hommes montrés est très fier d’avoir eu accès au rang de général dans l’armée sous la dictature d’Enver Hoxha. Et ses photos en uniforme font presque totalement oublier que, sous ces étoffes, se cache une femme.

C’est d’ailleurs vrai pour tous les portraits. Même si le genre n’est pas toujours attribuable, à première vue notre regard nous incite à y voir des portraits de vieillards, tranquilles, fiers et un peu stoïques. Ce n’est qu’en regardant de plus près qu’on découvre que, quelque part dans les plis de ces visages tannés par le dur labeur sous le soleil, se cachent des traits plus féminins.

Au fil de l’expo, on a du mal à se détacher de ces femmes devenues hommes par la voie d’une tradition ancestrale. Ces êtres hybrides sont en effet difficiles à fixer : est-ce de la fierté ou du regret qui perce dans tel ou tel regard ? Est-ce que la vie de cette femme a été bénie ou maudite par son changement de sexe ?

C’est ce qui rend si fascinant « Sworn Virgins » – leur ambiguïté reflète la nôtre, même si nos cultures semblent si différentes et si lointaines. Donc : à voir absolument.

Jusqu’au 17 décembre au Neimënster.

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