Plan national drogues : Mise Ă  niveau

von | 15.05.2015

La stratégie de lutte contre les drogues présentée par la ministre de la Santé Lydia Mutsch contient quelques vraies avancées. Pourtant elle ne change pas le paradigme.

Ne veut qu’un « grand débat » à la chambre sur la dépénalisation des drogues : Lydia Mutsch, lors de la conférence de presse de présentation de son plan national antidrogue.

Ne veut qu’un « grand débat » à la chambre sur la dépénalisation des drogues : Lydia Mutsch, lors de la conférence de presse de présentation de son plan national antidrogue.

Corriger les défauts de la politique antidrogue était aussi une des ambitions mises en avant par le programme de coalition bleu-rouge-vert. Et le document intitulé « Stratégie et plan d’action gouvernementaux 2015-2019 en matière de lutte contre les drogues d’acquisition illicite et les addictions associées » va, dans certains cas, dans la bonne direction. Mais avant d’analyser où la politique en matière de drogues ira dans le futur, un petit regard en arrière s’impose.

Le dernier plan national antidrogue du gouvernement prĂ©cĂ©dent couvrait les annĂ©es 2009 Ă  2014 et avait donc Ă©tĂ© lancĂ© par le prĂ©dĂ©cesseur de la ministre actuelle, son camarade socialiste Mars Di Bartolomeo – peu connu pour une quelconque ouverture sur le paradigme rĂ©pressif qui mine souvent les efforts des acteurs sur le terrain. Pour mieux s’orienter donc, la nouvelle ministre Mutsch a commandĂ© une Ă©tude externe pour Ă©valuer la stratĂ©gie mise en place avant son arrivĂ©e au ministère. Celle-ci, rĂ©alisĂ©e par l’institut spĂ©cialisĂ© nĂ©erlandais Trimbos, a en effet distribuĂ© pas mal de bons points, mais a aussi formulĂ© des reproches et des craintes, exprimĂ©es notamment par les acteurs de terrain.

Ainsi, les finances sont toujours une des préoccupations principales sur le terrain. Une bonne prise en charge des toxicomanes et une bonne prévention sont des projets onéreux. L’institut a constaté que la crise financière a aussi frappé dans le milieu du travail social en relation avec les toxicomanies, avant tout des projets dont le financement dépendait de plusieurs ministères à la fois. Par exemple, les « formations de base au travail de prévention des toxicomanies » et le développement de projets de prévention auprès des plus jeunes dans l’enseignement fondamental sont tombés à l’eau à cause d’un manque de financement de la part du ministère de l’Éducation. En tout, quatre grandes mesures ont été abandonnées à cause d’un manque de financement. L’institut Trimbos constate : « Être inclus dans le plan d’action a prouvé ne pas être une garantie pour une réalisation du projet. »

Autre point critique relevĂ© par l’institut nĂ©erlandais : les prioritĂ©s. Pour les acteurs de terrain, il semblerait que les autoritĂ©s auraient tendance Ă  financer plus efficacement et plus rapidement les projets Ă  grande visibilitĂ© comme l’« Abrigado » – aussi connu sous le nom de « Fixerstuff » – qui aide aussi Ă  vider les rues de toxicomanes sans abri, tandis que d’autres projets moins ostentatoires sont relĂ©guĂ©s Ă  l’arrière-plan. Et puis le fait que l’administration luxembourgeoise est très pointue sur les budgets annuels n’aiderait pas vraiment Ă  planifier.

Victime de son succès

D’un point de vue gĂ©nĂ©ral, l’institut Trimbos fait aussi Ă©tat des doutes des acteurs de terrain concernant le soutien politique. Cela tiendrait Ă  plusieurs facteurs, comme la diffĂ©rence entre le niveau national et le niveau communal. Car sur le plan de la politique locale les dĂ©cideurs se trouvent sous la pression des habitants – et sont donc plus susceptibles de freiner une politique antidrogue plus osĂ©e. De plus, le secteur a l’impression que la politique de l’ordre public est devenue prioritaire par rapport Ă  une politique antidrogue efficace, et doute que le gouvernement bleu-rouge-vert le soutiendra avec la mĂŞme Ă©nergie que le prĂ©cĂ©dent. Finalement, Trimbos constate que la politique antidrogue est aussi devenue dans un certain sens victime de son succès : les problèmes liĂ©s aux drogues sont devenus moins visibles et donc moins prioritaires.

Parmi les points positifs que la ministre Mutsch a mis sur son agenda, il y a lieu de citer en première place le projet pilote « D.U.C.K. », qui n’a rien Ă  voir avec des palmipèdes mais qui se rĂ©fère au « drug testing » sur les sites de consommation mĂŞme. OrientĂ© surtout vers les usagers qui consomment des « drogues festives » – ecstasy, mĂ©thamphĂ©tamine, speed, cocaĂŻne et autres -, le service leur permet de faire tester sur place une petite quantitĂ© de leurs drogues pour qu’ils sachent ce qui se trouve vraiment dans les pilules ou les poudres. « Souvent cela peut avoir un effet dissuasif », mentionne Alain Origer, le coordinateur antidrogue du ministère de la SantĂ©, « car dans beaucoup de cas, ces produits contiennent des Ă©lĂ©ments dont on n’aurait pas suspectĂ© la prĂ©sence. » Pourtant, cette approche n’a rien de vraiment rĂ©volutionnaire. Beaucoup de nos voisins europĂ©ens la pratiquent dĂ©jĂ  avec succès, comme en Espagne. Le retard luxembourgeois s’explique partiellement par les rĂ©ticences du parquet. Vu que thĂ©oriquement les travailleurs sociaux qui testent les drogues sur place se rendent aussi coupables d’une action criminelle simplement en touchant Ă  ces drogues, ils devraient aussi ĂŞtre poursuivis. C’est pourquoi il a fallu de longs pourparlers pour que la justice accepte finalement cette zone grise.

D’ailleurs, il est intĂ©ressant de noter que pas mal de projets antidrogue Ă  succès sont tous logĂ©s dans une zone grise entre lĂ©galitĂ© et illĂ©galitĂ©. Ă€ commencer par les « Fixerstuff » – au pluriel car la ministre a annoncĂ© le feu vert dĂ©finitif pour la deuxième salle de shoot Ă  Esch-sur-Alzette, tandis que celle d’Ettelbruck reste toujours en suspens – oĂą des drogues illĂ©gales sont ouvertement consommĂ©es. Mais le parquet a aussi ouvert une nouvelle voie avec le projet « Choice 18+ ». Initialement prĂ©vu pour les mineurs en conflit avec la loi sur les drogues, le cannabis Ă©tant en première ligne, ce projet leur donnait la possibilitĂ©, sous certaines conditions thĂ©rapeutiques, de faire amende honorable et de conserver un casier judiciaire vierge. Avec ce nouveau projet, cette possibilitĂ© sera Ă©tendue aux plus de 18 ans, qui auront la possibilitĂ© donc de ne pas gâcher leur vie professionnelle Ă  cause de dĂ©lits mineurs.

Légalisation non prioritaire

Autre projet oĂą le Luxembourg rattrape enfin son retard : la distribution d’hĂ©roĂŻne pharmaceutique aux toxicomanes. En effet, des projets similaires dans d’autres pays ont depuis longtemps prouvĂ© ĂŞtre plus efficaces que les programmes de substitution, comme la mĂ©thadone. Après une phase test de deux ans, ce projet va ĂŞtre réévaluĂ©. Enfin, le ministère envisage aussi une meilleure prise en charge des « vieux » toxicomanes. Une problĂ©matique liĂ©e Ă  la baisse substantielle des morts par overdose – on a divisĂ© le taux de moitiĂ© sur les cinq dernières annĂ©es. Ces personnes ont besoin de soins spĂ©cialisĂ©s, car souvent leurs corps prĂ©sentent des symptĂ´mes de personnes âgĂ©es alors qu’ils n’ont que la quarantaine. Une structure d’accueil spĂ©cialisĂ©e est prĂ©vue Ă  Esch-sur-Alzette. Dans le mĂŞme registre, le nouveau plan antidrogue prĂ©voit aussi une meilleure prise en charge des parents toxicomanes, un phĂ©nomène de plus en plus frĂ©quent aussi et dĂ» Ă  la baisse du taux de mortalitĂ©.

Mais s’il reste un point oĂą la ministre est plutĂ´t inflexible, c’est le changement du paradigme du tout rĂ©pressif. Restant Ă©vasive sur la question de savoir si elle soutenait les initiatives visant une dĂ©pĂ©nalisation du cannabis, elle a seulement assurĂ© vouloir mener un « grand dĂ©bat » au parlement – sur le modèle de celui sur la prostitution – en collaboration avec le ministère de la Justice. Date prĂ©vue : automne 2015 ou dĂ©but 2016, selon ce qui se passe avec la prĂ©sidence europĂ©enne. On voit bien, donc, qu’une nouvelle approche ne fait pas partie des prioritĂ©s de Mme Mutsch.

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