Sexe, cocaĂŻne, folie? mais pas de rock’n’roll Ă l’horizon. L’hommage Ă Jung et Freud dressĂ© par Cronenberg dans « A Dangerous Method » manque dangereusement d’audace.

Jung ne sait pas se défaire de son for intérieur de bourgeois… psychorigide.
Sans les travaux pionniers des docteurs Carl Jung et Sigmund Freud, le monde d’aujourd’hui serait sans doute un autre. Alors que de nos jours chaque personne un tant soit peu instruite reconnaĂ®t les bienfaits et les dĂ©sastres que la psychanalyse a apportĂ©s Ă notre civisilation – sans oublier les effets comiques qui sont, grâce Ă un autre cinĂ©aste, Woody Allen, devenus un genre pour soi – la « Belle Epoque » ne comprenait tout simplement pas les maladies mentales. Le plus souvent, on relĂ©guait les cas de folie au domaine du surnaturel, voire du mysticisme. En effet, que faire des jeunes femmes qui craquaient sous l’Ă©ducation dure et peu regardante de la condition fĂ©minine et y rĂ©pondaient par des crises d’« hystĂ©rie » et des spasmes ? Vu que les bĂ»chers mĂ©diĂ©vaux n’Ă©taient plus Ă la mode, il fallait autre chose : des asiles, dans lesquels les patient-e-s croupissaient pour la plupart toute leur vie, Ă l’abri de la sociĂ©tĂ© et sans aucune chance de guĂ©rison. Et c’est grâce Ă des gens comme Jung et Freud que ces gens-lĂ pouvaient regagner Ă©ventuellement une perspective de guĂ©rison. Ce sont eux les premiers qui ont foulĂ© – tel Christophe Colomb en AmĂ©rique – cette nouvelle terre, dont ils ne savaient rien, exceptĂ© qu’elle existait. Et encore, dans le cas de la psychanalyse, fallait-il persuader le public de l’existence mĂŞme de leur sujet d’Ă©tudes rĂ©volutionnaire.
C’est dans un asile pareil, sur les hauteurs du lac de ZĂĽrich, que commence « A Dangerous Method ». La vĂ©nĂ©rable institution qui accueille des patient-e-s très aisĂ©es, compte parmi son personnel le docteur Jung, un jeune scientifique ambitieux, qui rĂŞve de dĂ©velopper la science inventĂ©e par son mentor Sigmund Freud, la psychanalyse. La providence lui apporte une jeune patiente fortunĂ©e, une juive russe, du nom de Sabina Spielrein. Sujette Ă des crises d’hystĂ©rie, qui alternent avec des tentations suicidaires, elle va ĂŞtre la première patiente guĂ©rie par une mĂ©thode dĂ©veloppĂ©e mais jamais appliquĂ©e par Freud : la guĂ©rison par la parole. En d’interminables sessions, Spielrein va accepter son masochisme sexuel et finalement guĂ©rir au point qu’elle commence des Ă©tudes en mĂ©decine qui l’amèneront Ă devenir la première femme psychanalyste au monde. Plus tard, après la rĂ©volution russe, elle fondera une clinique Ă Moscou et finira fusillĂ©e par les nazis en 1941. Mais avant cela, elle entretiendra une relation amoureuse avec Jung. Ce qui pourrait ĂŞtre une anecdote de l’histoire, devient – bien malheureusement – le pivot du film de Cronenberg. Car si Jung est ambitieux et rĂ©volutionnaire dans ses thĂ©ories, il reste dans son quotidien un bourgeois suisse, protestant et coincĂ©. Sur les conseils de son collègue – qui Ă©tait aussi un de ses patients – le gĂ©nial Otto Gross, connu pour ses vues dissonnantes, ses convictions anarchistes, ses aspirations fĂ©ministes et anti-psychiatriques, il franchit le pas et commence une affaire avec Spielrein. Une affaire qui va, aussi par ses mensonges, appeler la brouille finale avec sa figure paternelle Sigmund Freud, dont il ne se remettra pas. MĂŞme si Jung Ă©tait le dernier de tous les personnages Ă survivre – il meurt en 1961 Ă Londres – il restera pour autant celui du premier cercle de psychanalystes qui s’est le moins dĂ©fait de son carcan bourgeois.
Si l’initiative de mettre en images les premiers pas de cette science qui a changĂ© la face du monde est tout Ă fait louable et que les forces dĂ©tails ajoutĂ©s par Cronenberg brossent un tableau très mĂ©ticuleux d’une Ă©poque si lointaine et si proche en mĂŞme temps, c’est encore une fois la loi d’Hollywood qui gâche le film. Il ne faut pas toujours une histoire d’amour impossible avec grands sentiments et pleurnichements Ă l’appui pour faire un bon film. Sinon, « A Dangerous Method » reste un film intĂ©ressant sur le plan didactique, malgrĂ© quelques longueurs et des acteurs – surtout Keira Knightley et Vincent Cassel – qui surjouent en permanence.
A l’Utopia.

