STEVEN SHAINBERG: Diane au pays des merveilles

Fur: An Imaginary Portrait of Diane Arbus, est une oeuvre d’un genre rare: un film d’auteur américain. Une raison de plus pour aller le voir.

Diane, l’épouse-modèle, mettra un certain temps à sortir de sa vie ordinaire …

Tirer le portrait d’une personne réelle en la transposant dans le langage du cinéma est toujours un pari difficile à tenir. Surtout lorsqu’il s’agit d’une artiste aussi énigmatique qu’emblématique. Diane Arbus est surgie du rien – comprenez la bourgeoisie new-yorkaise – vers la fin des années 50. Et puis ses portraits ont changé profondément la photographie américaine. Ses portraits de gens simples, de personnes handicapées ou ses fameuses séries sur les jumeaux, ont révélé au grand jour l’existence d’une autre Amérique, loin de l’american dream. Dépressive, elle se suicida en 1971. Voilà pour les dates biographiques. Le réalisateur Steven Shainberg aurait pu en produire l’hagiographie d’une sainte à la vie et à la mort tragiques. Mais son film n’a pas cette ambition. En expliquant dès le début du film qu’il s’agit d’une histoire inventée quoiqu’inspirée de certains faits biographiques, Shainberg détruit l’horizon d’attente convenu pour les biographies filmées. Et en crée un nouveau, celui de savoir comment un film peut explorer et interpréter la vie intérieure d’une artiste et jusqu’où il peut aller.

Comme le titre le laisse présager, la fourrure est omniprésente dans le film. D’un côté, les parents de Diane sont – dans la fiction – des riches marchands de fourrures et membres de la high society, de l’autre il y a le nouveau voisin d’au-dessus, un homme mystérieux qui cache son visage en permanence derrière un masque. Cet inconnu souffre d’une maladie génétique (hypertrichose) qui fait que son corps est recouvert de poils et qu’il ressemble à la bête du film de Cocteau. Ancienne attraction de foire reconvertie en fabricant de perruques Lionel Sweeney (Robert Downey Jr, on ne le reconnaî tra que bien plus tard) va attirer Diane Arbus (Nicole Kidman) dans son appartement et puis dans son monde. Son entrée dans la vie de la jeune bourgeoise rangée coï ncide avec l’éveil à la sensualité de l’artiste et avec son ascension à la créativité.

Car jusque-là Diane n’avait été que l’assistante de son mari et passait ses journées à préparer des coiffures de mannequins et à astiquer leurs visages impassibles. Ce n’est qu’en entrant dans le monde étrange de Lionel qu’elle va en découvrir un autre- celui des freaks, nains, hermaphrodites, géants, femmes barbues – et une autre Diane. Une Diane qui soudainement se rappelle des scènes de son enfance qu’elle s’était forcée à oublier. Un être humain qui se découvre lui-même une toute nouvelle identité, qui sommeillait pourtant en lui depuis toujours.

Fur est avant tout une métaphore universelle de l’émancipation – artistique, féministe ou non – contre les prisons sociétales qui ont pour barreaux rites, conventions et dépendances matérielles ou émotionelles. Le spectateur peut témoigner comment petit à petit la Diane Arbus imaginaire se défait de ses corsets et devient une femme libre. Soit dit en passant que le film ne montre pas la fin tragique de la photographe, ce qui nous évite toute fin moralisatrice.

La beauté de la mise en scène qui évoque aussi l’univers intérieur de Diane Arbus par des passages oniriques, et surtout son efficacité qui passe par de multiples petites pointes, font de Fur un film dont on parlera et reparlera encore longtemps.

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Fur: An Imaginary Portrait of Diane Arbus, à l’Utopia


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