ARI FOLMAN: La chasse au passé

« Waltz with Bashir » est une expérimentation à plus d’un titre : récit de guerre d’un amnésique, film d’animation hyperréaliste et la tentative de trouver de l’humain dans l’inhumain.

La mémoire ne revient qu’en miettes et parfois elle nous trompe.

26 chiens pourchassent chaque nuit un ami du réalisateur. Ce sont les 26 chiens qu’il a fusillés pendant la guerre du Liban. Etant incapable de tirer sur les humains, ses supérieurs lui avaient ordonné de tuer les chiens dans les villages qu’ils filaient à la recherche de terroristes. En essayant de l’aider, Ari Folman se rend compte qu’il ne lui reste aucun souvenir précis de la guerre du Liban, notamment de l’opération « Paix en Galilée » à laquelle il avait participé à l’âge de 19 ans et qui a débouchée sur le massacre de Sabra et Chatila, les 16 et 17 septembre 1982.

Cette même nuit, lui aussi se met à halluciner. Des souvenirs, dont il ne sait pas s’ils sont vrais, commencent à apparaître devant son oeil intérieur. Frappé par ces images qui le montrent en compagnie d’autres soldats en train de prendre un bain nocturne dans la baie de Beyrouth, et par son trou de mémoire, il décide d’aller voir d’autres vétérans qui ont fait la guerre avec lui pour qu’ils lui racontent leurs expé-riences de cette campagne et lui certifient qu’il était proche des camps palestiniens dans lesquels ont eu lieu les massacres.

Le massacre de Sabra et Chatila reste toujours un thème sensible, non seulement pour la société libanaise. Aucun des acteurs présents lors des tueries n’en est sorti indemne. S’il est clair que les phalangistes – les milices chrétiennes libanaises, alors alliées d’Israël et des forces occidentales, même si leur fondateur Pierre Gemayel s’était ouvertement inspiré des jeunesses hitlériennes pour créer son organisation – sont bien les auteurs du massacre, les forces israéliennes et leurs leaders, dont un certain Ariel Sharon, portent leur part de responsabilité pour avoir laissé faire les tueurs. Le film ne fait aucune impasse sur ce sujet-là : il évoque même la culpabilité explicite de Sharon, qui était ministre de la défense à l’époque, et qui ne s’intéressait nullement au sort des Palestiniens. Alors qu’il était parfaitement au courant que les milices des chrétiens maronites n’avaient qu’une chose en tête : venger l’assassinat de Bashir Gemayel, leur leader, qui venait de se faire élire président du Liban.

De toute façon, la question de la culpabilité n’est pas au centre de « Waltz with Bashir ». Ce qui intéresse Folman, c’est comment un jeune homme peut digérer les horreurs de la guerre et comment il se fait qu’une vingtaine d’années plus tard il ne s’en rappelle plus. C’est un voyage au coeur des ténèbres que le réalisateur propose. Ces zones obscures se trouvent aussi bien dans la mémoire individuelle que collective. Au fil des interviews qu’il réalise avec d’anciens compagnons d’armes, de psychologues et de journalistes, Ari Folman réalise petit à petit son rôle et sa place dans le massacre. Cette évolution est d’autant plus dramatique qu’au fur et à mesure qu’elle approche de sa fin, l’enquêteur doute de moins en moins de lui-même.

Le fait que « Waltz with Bashir » soit un film d’animation ne lui enlève aucunement sa dimension humaine. D’une part, les dessins sont très réalistes et esthétiquement irréprochables, de l’autre, ils persiflent la mode des documentaires de façon efficace et rendent à l’histoire la distance nécessaire que des images « réelles » tentent d’occulter. C’est pour échapper à ce danger que le pari de Folman est réussi. Il rend compte de l’humanité de cette quête tout en ne prétendant pas à la vérité universelle, qui de toute façon n’appartient à personne.

« Waltz with Bashir », à l’Utopia


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