GO4LUNCH: Go for nowhere

von | 11.12.2008

Le projet « Go4Lunch Â» touche Ă  sa fin. Comme quoi, les projets intelligents de la sociĂ©tĂ© civile en faveur des demandeurs d’asile butent un jour ou l’autre Ă  l’absurditĂ© politico-bureaucratique.

Les demandeurs d’asile sont habitués de vivre d’espoir : elles savent que le projet va cesser, mais elles gardent tout de même le sourire.

Ils ne travaillent pas et ils sont logĂ©s, nourris, blanchis. C’est le genre de propos que l’on entend rĂ©gulièrement au sujet des sans papiers. L’intĂ©gration passerait par le travail. Si le terme « intĂ©gration Â» est mis Ă  toutes les sauces, et ne signifie, en politique migratoire, pas grand-chose (il s’agit surtout en fait d’assimilation Ă  la culture dominante, mais lĂ  aussi, il faudrait que quelqu’un nous explique ce que cela signifie). Une chose est certaine : lorsque les reprĂ©sentants officiels de l’Union europĂ©enne ou de ses Etats-membres parlent d’intĂ©gration Ă  l’Ă©gard des rĂ©fugiĂ©s, demandez-leur ce qu’ils font concrètement, Ă  part, bien sĂ»r, les intĂ©grer dans des prisons pour mĂ©tèques, que les gouvernants dĂ©signent euphĂ©miquement par « centres de rĂ©tention Â».

Parfois, des initiatives intĂ©ressantes voient le jour. Ce fut le cas du projet « Go4Lunch Â», soutenu par l’Association de soutien aux travailleurs immigrĂ©s (Asti), qui a vu le jour il y a presque trois ans de cela. Ce vendredi 12 dĂ©cembre, jour de parution du woxx, le projet arrive dĂ©finitivement Ă  terme. L’idĂ©e, unique en son genre dans l’UE, consistait Ă  employer des sans-papiers dans un projet commercial, Ă©tait destinĂ©e Ă  faire prĂ©parer et livrer en vĂ©lo, Ă  l’heure du dĂ©jeuner, des salades, sandwichs et desserts. Comme la sociĂ©tĂ© commerciale, dont le statut juridique est celui d’une coopĂ©rative, est Ă©conomiquement invivable, le projet Ă©tait subventionnĂ© Ă  moitiĂ© par le Fonds europĂ©en pour rĂ©fugiĂ©s (FER), l’autre moitiĂ© Ă©tant financĂ©e par le ministère de la Famille. Deux fois 64.000 euros par an, selon Christiane Martin, commissaire de gouvernement aux Ă©trangers.

Mais voilĂ , la gĂ©nĂ©rositĂ© c’est bien beau, mais il y a des limites Ă  ne pas franchir. Ainsi, Bruxelles est intraitable sur une hypothĂ©tique reconduction du projet. Il ne faudrait tout de mĂŞme pas Ă©branler les principes fondamentaux de l’UE. Non, nous ne parlons pas de dĂ©mocratie ou de justice sociale, mais du dogme de la libre concurrence, qui fait rĂŞver plus d’un eurocrate. C’est une des raisons qui pousserait en effet le FER Ă  ne pas prolonger de tels projets de nature commerciale. D’ailleurs, Jean Lichtfous, de l’Asti, rappelle qu’au dĂ©but du projet, certaines voix reprochaient au « Go4Lunch Â» de faire de la concurrence dĂ©loyale.

Au nom de la liberté de concurrence

Selon Christiane Welter, responsable du FER au ministère de la Famille, il aurait que les rĂ©fugiĂ©s reçoivent des autorisations d’occupation temporaire (AOT), que les demandeurs auraient pu recevoir au bout de neuf mois de procĂ©dure. Mais voilĂ , cela ne pouvait cadrer dans la logique du projet, qui, au long des trois annĂ©es de fonctionnement, a fait travailler environ 130 personnes sur des phases de quelques semaines ou quelques mois. De plus, les porteurs ne pouvaient salarier ces personnes de manière conventionnelle, mais, suite Ă  un arrangement trouvĂ© avec un supermarchĂ©, ils se voyaient dĂ©livrer des bons d’achat.

Dans un communiquĂ© de presse envoyĂ© aux rĂ©dactions le jour mĂŞme du piquet d’adieu organisĂ© pendant la pause midi au centre-ville de Luxembourg mercredi dernier, l’Asti rĂ©cuse l’argument des AOT : « A noter que les bĂ©nĂ©ficiaires Ă©taient en procĂ©dure d’asile, aucun n’Ă©tant admis au marchĂ© du travail, quelques-uns seulement aux AOT. Â» Et de rappeler que la loi sur l’asile de mai 2006 prĂ©voit une Ă©valuation de ses effets, dont la mise au travail des demandeurs d’asile, sous forme d’AOT. Cette Ă©valuation aurait donc dĂ» avoir lieu au mois de mai de cette annĂ©e, ce qui, selon l’Asti, n’aurait pas Ă©tĂ© le cas. L’organisation souligne ainsi qu’« Ă  aucun moment, une proposition d’Ă©valuation n’a Ă©tĂ© soumise par l’autoritĂ© de gestion, Ă  savoir le ministère de la famille. Une Ă©valuation post mortem ne fera pas ressusciter le projet Â». Finalement, l’Asti veut savoir pourquoi une demande d’explication pour connaĂ®tre les raisons de la non-prolongation est restĂ©e sans rĂ©ponse, avant de conclure, amère : « En fait, les bĂ©nĂ©ficiaires finaux, qui s’en soucie ? Â»

Lamine Saidyfaye, citoyen gambien en fin de droits, a participĂ© Ă  ce projet pendant six mois en tout (dĂ©coupĂ© en deux pĂ©riodes de quatre et deux mois). PrĂ©sent au piquet du « Go4Lunch Â», il a du mal Ă  digĂ©rer la fin du projet. Que va-t-il faire maintenant ? « C’est difficile pour moi d’imaginer des alternatives. Sans permis de sĂ©jour, je ne peux pas trouver du travail Â». Pour les sans-papiers dĂ©boutĂ©s, il est quasiment impossible de trouver un travail rĂ©gulier. Au mĂŞme titre que le manque de ressources financières, c’est aussi l’isolation sociale qui en dĂ©coule qui les mine.

« Ce projet a fait beaucoup de choses pour les demandeurs d’asile : il nous a aisĂ© Ă  nous intĂ©grer, Ă  apprendre Ă  connaĂ®tre le Luxembourg, Ă  nouer des relations humaines Â». Les mots « relations humaines Â» reviennent souvent dans la bouche de TraorĂ© Abdoulaye, Ivoirien dĂ©boutĂ© et au Luxembourg depuis 2004. Lui aussi, il a fait six mois au « Go4Lunch Â». D’ailleurs, il estime que si l’arrĂŞt du projet constitue « un grand choc Â» pour les demandeurs d’asile, c’est Ă©galement le cas pour les clients. Et les clients, ce n’est pas ce qu’il manquait : beaucoup de sociĂ©tĂ©s, des banques et mĂŞme la Philharmonie faisaient appel Ă  leur service. Evidemment, il leur arrivait aussi de franchir le seuil de la rĂ©daction du woxx…

Un grand choc

La fin du projet est d’autant plus amère Ă  avaler qu’il semblait contenter tout le monde : aussi bien les rĂ©fugiĂ©s que leurs clients. D’ailleurs, la bonne idĂ©e ne va pas disparaĂ®tre dĂ©finitivement. En effet, c’est l’Objectif plein emploi (OPE), l’initiative de rĂ©insertion professionnelle du syndicat OGBL, qui va reprendre les structures du projet. A la diffĂ©rence près que l’OPE ne pourra plus embaucher des sans-papiers, mais des personnes en difficultĂ© d’insertion sur le marchĂ© de l’emploi. « Ce ne sera Ă©videmment pas la mĂŞme clientèle, mais c’est dĂ©jĂ  ça Â», confie Laurence Hever, de l’Asti. « D’une certaine façon, si le projet continue sous la houlette de l’OPE, c’est une manière de ne pas l’oublier. Mais c’est embĂŞtant de construire quelque chose et d’y mettre fin quand cela commençait Ă  rouler Â», ajoute-t-elle.

Jean Lichtfous pense quant Ă  lui que le ministère aurait pu se montrer plus flexible : « Leur politique, c’est de dire que nous aurions dĂ» trouver l’argent nous-mĂŞmes au bout de ces trois annĂ©es. Mais ils auraient pu apprĂ©cier le caractère politique de l’entreprise et la soutenir en prenant en compte qu’elle apporte une plus-value Ă  toute la sociĂ©tĂ© Â». Laurence Hever Ă©tait Ă©galement consciente que le projet pouvait toucher Ă  sa fin au bout de trois ans : « Mais au dĂ©but, on avait un certain espoir que cela pouvait marcher plus longtemps Â».

En tout cas, les considĂ©rations bureaucratiques qui ont eu raison de ce projet ne vont pas consoler Lamine Saidyfaye, TraorĂ© Abdoulaye et tous les autres demandeurs d’asile qui ont pu trouver un minimum de dignitĂ© par le travail. Ainsi est faite l’Europe : elle ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle peut la maintenir.

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