QUENTIN TARANTINO: Pas d’états d’âme

Badaboum ! Dans Inglorious Basterds, l’enfant terrible du cinéma américain se lâche dans une fable antinazie grotesque et jubilatoire.

Amusez-vous bien chers nazis, la fête est bientôt terminée…

Décidément, Quentin Tarantino est un sacré chenapan. Lorsqu’il s’attaque à un sujet, il faut le prendre au mot. Et cette fois-ci, ce sont les nazis qui en font les frais. L’histoire est simple : d’un côté, vous avez les méchants, reconnaissables à leur accent germanique et à leur manie de porter des uniformes frappés d’une croix gammée. De l’autre, vous avez les gentils, qui se distinguent par leur prédilection à dézinguer sans états d’âme les premiers. D’accord, c’est un peu court côté « pitch », mais c’est la trame essentielle d’Inglorious Basterds. Et vous savez quoi ? Ça marche.

Disons-le d’emblée : si un vocable devait définir cette dernière gaminerie géniale de l’auteur de « Reservoir Dogs », « From dusk till dawn » (Salma Hayek qui danse avec un serpent, vous ne pouvez pas avoir oublié cette scène), « Kill Bill » et autre « Pulp fiction », c’est bien le mot « jouissance » qui s’impose. Jouissance tout d’abord pour les inconditionnels de Tarentino. L’on y retrouve tous les ingrédients qui caractérisent ses films : les longs dialogues qui se développent souvent à partir d’un détail, la photographie très « pop », les scènes de violence grotesques, les revirements de dernière minute…

Mais jouissance également sur le propos : le massacre jubilatoire des hordes nazies. Evidemment, ce n’est pas la première fois que le cinéma emploie le prototype du nazi pour en faire une métaphore du mal absolu. Du nazi à la quête de l’Arche de l’alliance et du Graal (Indiana Jones) au nazi-zombi dans un récent film gore-trash norvégien (Dead snow), en passant par le méchant nazi ésotérico-occulte (Hellboy). Par ailleurs, il faut noter que Tarantino s’est légèrement inspiré d’un premier « Inglorious Bastards » tourné en 1978 (avec un « a » cette fois-ci) par Enzo Castellari, où les hommes sont tout aussi violents que les femmes dévêtues…

Aussi n’est-ce certainement pas un hasard si Tarantino a choisi Eli Roth – avec lequel il a déjà tourné – acteur, mais surtout réalisateur de films où l’hémoglobine coule à flots (Hostel), pour incarner l‘ « Ours juif », un de ces « basterds », amateur de baseball, mais dont la batte préfère de loin les crânes aryens aux balles en cuir. Ces huit bâtards commandés par le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt), ancien contrebandier bourru du Tennessee, si attaché à ses origines apaches qu’il impose à ses huit hommes de scalper chaque nazi éliminé, ont d’ailleurs un profil psychologique très limité. En effet, l’on apprend très peu sur eux, à part qu’ils sont juifs et qu’ils ont ainsi toutes les raisons du monde à casser du nazi. Même l’énigmatique Hugo Stiglitz (Til Schweiger) reste taciturne. Seul goy de la bande (avec le lieutenant Raine), cet ancien soldat allemand a envoyé 13 nazis en enfer avant de se faire arrêter, emprisonner, puis libérer par les « basterds » impressionnés par ses faits d’armes.

Cette absence de « profondeur » des personnages est néanmoins bienvenue. Face à la barbarie nazie, l’on ne peut que répondre par une barbarie bien plus élevée. Les sentiments devront attendre, il s’agit de gagner une guerre. La mission est limpidement expliquée par Raine au début du film, lors du « briefing » : les nazis massacrent des Juifs, et, bien que les Alliés aient débarqués, rien ne sert d’attendre. Il faut les vaincre le plus rapidement possible en les torturant et les tuant de telle manière que ceux qui n’ont pas encore rejoint le Walhalla ne puissent fermer l’oeil sans être hantés par les pires cauchemars. Et pour ce faire, il ne faut surtout pas oublier un détail : le nazi n’est pas humain. Propos politiquement incorrect et si peu chrétien, mais si libérateur. Enfin un film qui nous sort de cette légende christique selon laquelle la victime se rabaisserait au niveau de son bourreau si elle se laissait emporter par la violence et la haine. Et bien non : si l’humour est bien présent tout au long du film, la haine (plus que visible dans les yeux constamment rougis d’Eli Roth) et la violence sont nécessaires pour vaincre les nazis et sauver des millions de vies humaines.

Car là se trouve une autre facette rafraîchissante du film : les Juifs n’y sont pas uniquement dépeints en pauvres victimes sans défense et désoeuvrées, mais en combattants qui n’hésitent pas à prendre les choses en main – les battes de baseball, notamment. Idem pour la jeune Shoshanna (Mélanie Laurent), qui, après avoir survécu au massacre de sa famille causée par le colonel Waffen-SS Hans Landa (Christoph Waltz, plus que brillant), charmant et cultivé nazi polyglotte, mais néanmoins profondément pervers et sadique, dirige sous une fausse identité un cinéma parisien qu’elle destine à transformer en tombeau pour les dirigeants du régime après y avoir mis le feu. Le four crématoire pour les bourreaux, cette fois-ci. Et c’est dans cette idée que réside un symbole fort d’Inglorious Basterds : le rôle particulièrement important de Josef Goebbels, ministre du Reich à la propagande, ici présenté comme un pathétique amateur de mauvais films, donne une importance fondamentale à la propagande cinématographique comme pilier du régime nazi. Et le film aura littéralement raison de ces ignobles démons swastikés. C’est peut-être aussi le seul regret qui reste au spectateur en quittant la salle : tout cela n’était malheureusement qu’un film.

Inglorious Basterds à l’Utopolis


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