CHRISTIAN CARION: Espions tièdes

Christian Carion est un de ces réalisateurs auxquels il ne faudrait pas confier les scénarios trop délicats: « L’affaire Farewell » n’est pas son premier ratage.

La guerre froide a connu maints rebondissements et « l’Affaire Farewell » en était un des plus importants. C’est l’histoire – bien réelle – d’un officier du KGB qui ne supporte plus la chape de plomb sous laquelle le régime communiste laisse sombrer la population russe. Cet homme, dont le vrai nom fut Vladimir Vetrov, était responsable de l’espionnage scientifique à l’étranger du KGB. Il savait donc parfaitement ce que les Russes avaient pu se procurer à l’Ouest à travers leurs agents, tout comme il disposait de la liste des personnes infiltrées. Pour faire chuter le régime, il décide de tout
transmettre à un ami français –
Jacques Prévot alors directeur des ventes de Thompson CSF en URSS – qui fera passer le dossier à la DST française. Ils choisissent pour intermédiaire un ingénieur de Thompson CSF, Xavier Ameil, qui récupéra entre 1980 et 1982 des documents qui allaient faire trembler plus d’un gouvernement à l’Ouest. Les gouvernements occidentaux et surtout les Américains étaient choqués du degré d’infiltration de ces espions qui venaient du froid. Car les Russes savaient à peu près tout des lignes de défense anti-nucléaires, des codes utilisés par les militaires ou les ambassades, ils savaient même où Ronald Reagan allait faire caca quand il se trouvait à bord de l’Air Force One, l’avion présidentiel. Reagan utilisa ces révélations pour justifier son projet d’un bouclier antimissile guidé par l’espace, le célèbre projet « Star Wars », que George W. Bush peina à réanimer.

Les révélations de « Farewell », comme les Français avaient baptisé leur source, allaient aussi être utilisées comme monnaie de change. D’abord comme gage de confiance de Mitterrand à Reagan qui fut furieux que le nouveau président français allait nommer des ministres communistes et puis face à l’ambassadeur de Russie en France – pour justifier les expulsions des 43 agents infiltrés en France. C’est ce dernier geste qui a permis aux Russes d’identifier clairement
« Farewell ».

Si les suites de l’histoire furent tragiques pour Vetrov – après avoir assassiné un policier et agressé son amante, il connut d’abord l’exil en Sibérie avant d’être exécuté par balle dans une prison moscovite en 1985 –
les autres protagonistes français de l’affaire purent s’en tirer sains et saufs.

Quand on fait un film d’espionnage dont la fin est connue, car historique, mieux vaut ne pas miser sur le suspense. Malheureusement, tel a été le choix de Christian Carion – à qui l’on doit déjà quelques films plutôt navrants comme « Une Hirondelle a fait le printemps » – et c’est un des éléments qui bâclent ce film. Film qui aurait pu devenir un classique, tant « l’affaire Farewell » est importante pour quiconque veut en comprendre un peu plus sur les raisons de l’écroulement de l’Union soviétique. On peut aussi lui reprocher le choix de ses acteurs : si Emir Kusturica brille dans son interprétation du transfuge Vetrov, Guillaume Canet n’est que très peu crédible en tant qu’ingénieur français à Moscou. Son jeu n’est jamais profond et les dilemmes qui devraient le déchirer intérieurement ne s’échappent à la surface que par quelques soliloques pathétiques.

Il reste néanmoins dans ce film quelques moments fort drôles, dont on ne sait pas si l’intention humoristique vient vraiment du réalisateur. Par exemple les dialogues entre Reagan et son directeur de cabinet. Ceux-ci ont toujours lieu alors que Reagan regarde ses vieux westerns et le président explique en long et en large en quoi ses films influencent sa pensée politique. Ou ce dialogue entre l’ingénieur et l’espion sur la culture russe : « Vous, les Français, vous êtes tous des chauvinistes » – grand silence – « Nous aussi ».

En tout, le film peut être une bonne leçon d’histoire, moins chiant que de devoir l’écouter en cours. Sinon, pour l’interprétation et le finissage, l’oeuvre de Carion n’est tout simplement pas à la hauteur.

« L’Affaire Farewell », à l’Utopia.


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