BANDE DESSINÉE: Ballade pour Adèle

La sortie imminente du film sur « Adèle Blanc-Sec » est l’occasion de parler de la série BD qui en est à l’origine. L’héroïne mise à l’écran par Luc Besson a été imaginée par le génie du Neuvième art qu’est Jacques Tardi.

« Ding ! Ding ! » Adèle s’approche de la porte, méfiante, son revolver à la main. Devant, à travers le judas, elle aperçoit un individu en costard et melon noir, mal rasé, mégot au coin des lèvres. Un truand, mais trop jeune pour être offensif, juge-t-elle et ouvre. Le gamin vient de la part de Joseph et l’invite à le suivre : « Y a un sapin qu’attend en bas… » On voit Adèle monter dans le fiacre à la lueur d’une lanterne, et traverser le Paris nocturne. Devant chez Joseph, deux hommes embarquent le corps de celui-ci dans un autre véhicule, et une course-poursuite s’engage. A l’approche du Pont-Neuf, un side-car les attend. « Les voilà ! Vas-y ! », crie le passager, qui porte un masque. Le véhicule s’élance en direction du fiacre d’Adèle. L’homme masqué lance un cocktail Molotov, le fiacre s’enflamme, percute le parapet et tombe dans le vide. « Ha ! Ha ! Ha ! » L’agresseur rit en enlevant son masque. C’est Albert, le traître, l’assassin !

Est-ce la fin des « aventures extraordinaires » d’Adèle Blanc-Sec ? Mais non, il s’agit d’un simple effet de suspense, un artifice classique du roman feuilleton : la mort apparente du personnage principal et son retour au prochain épisode. En effet, les neuf tomes consacrés par l’auteur de BD Jacques Tardi à Adèle tirent leur charme de la tradition des feuilletons du 19e siècle. Et le premier, « Adèle et la bête », avait même été publié en plusieurs épisodes dans le quotidien « Sud-Ouest » avant de sortir en album chez Casterman. D’ailleurs, des titres comme « Le Démon de la Tour Eiffel » ou « Le Secret de la Salamandre » annoncent la couleur : il s’agit d’enquêtes sur des crimes mystérieux, mêlées d’éléments fantastiques. Le décor est celui du Paris du début du 20e siècle, un type de coulisse présent dans la plupart des oeuvres de Tardi. Mais ici, l’auteur-dessinateur rajoute une couche d’exotisme : un ptérodactyle, saurien ailé du jardin des Plantes revenu à la vie, Pazuzu, dieu babylonien et la secte de ses effrayants adorateurs, une entrée secrète vers un passage souterrain sous la Seine, une machine infernale en acier noir munie de six pattes et de deux yeux rouges géants…

Mystères et embrouilles

Les histoires dans lesquelles Adèle est mêlée sont embrouillées, comme il se doit pour le genre. Mais le maître de la BD policière qu’est Tardi a parfaitement ficelé ses scénarios : suspense et surprises en tous genres maintiennent l’intérêt lors de la lecture. Ainsi, Adèle assiste par curiosité à une représentation des « Derniers jours de Babylone ». Au fil des cinq actes, à part la statue géante de Pazuzu, il y n’y a rien à voir – « Quel navet ! Et toujours Pazuzu ! », maugrée-t-elle. On la voit sortir du théâtre avec le public très « parisien » – sous une nuée de bulles exprimant un enthousiasme de convenance, du genre « intensité dramatique rarement atteinte »… Le lendemain, la lecture du journal lui apprend que dans la scène finale, le meurtre du traître Khorsa-bani-pal, celui-ci s’est fait poignarder pour de vrai, et que l’actrice et meurtrière Clara Benhardt (sic) est en fuite. Visiblement, Adèle Blanc-Sec est un peu à la traîne dans cette affaire.

Des épisodes comme le précédent ne sont pas des passages à vide mais contribuent à étoffer l’atmosphère des albums. Les vignettes où il ne se passe rien sont souvent les mieux dessinées, dans un style dérivé de la fameuse ligne claire, mais caractérisé par des effets d’ombre, des contours frémissants et des arrière-fonds sombres. C’est en s’attardant sur les détails des décors babyloniens ou des façades parisiennes qu’on prend toute la mesure du talent du dessinateur Tardi.

Mais ne nous leurrons pas : côté psychologie des personnages, côté étude de moeurs et mise à nu de l’ordre établi, les « Avenutres extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec » n’ont rien d’extraordinaire. Surtout si on les compare aux véritables chefs d’oeuvre de Tardi que constitutent la série des « Nestor Burma », les albums consacrés à la Grande guerre et des joyaux isolés comme « Tueur de cafards » et « Jeux pour mourir ». Somme toute, on rangerait cette série-ci du côté des oeuvres mineures, n’était son personnage principal.

« Adèle, une jolie jeune fille », m’avait lancé un ami qui avait entendu parler du film, et pensait à l’actrice principale Louise Bourgoin. Cette description ne caractérise pas vraiment l’Adèle de la BD, – une jeune dame pas très commode, qui tirerait plutôt la moue que de répandre autour d’elle des sourires charmants. « Louise Bourgoin est presque trop sexy pour le personnage », avait noté un internaute sur le site du magazine Bodoï – même si la scène dans la baignoire, qui fait le tour du web, est reprise de la BD.

Charme anar

Mais qu’on se rassure, Tardi lui-mème approuve le choix de l’interprète principale : « Je dirais que Louise Bourgoin est un excellent choix car elle joue le personnage dans l’esprit », a-t-il déclaré au webzine « fivespirit ». « Elle devient à l’écran une héroïne pas commode du tout, indépendante, curieuse, anachronique finalement par rapport à son époque. » En effet, elle conserve une momie dans son appart, apprécie un bon verre et, anachronisme sur le retour, aime s’en griller une. Malgré ses « défauts », cette jeune dame est fort attachante : « ses lèvres boudeuses, ses petites tâches de rousseur, ses sourcils froncés, son regard qui vous fourvoie » lit-on sur la page « fan » adele-blanc-sec.tk. Son charme est aussi celui d’une antihéroïne, aux antipodes de Supergirl – son amant se fait tuer dès le premier tome, elle se fait régulièrement assommer par les hommes de mains de ses ennemis et se sent souvent dépassée par les événements. Mais son instinct et sa débrouillardise la font rebondir, alors que son ami-ennemi, l’inspecteru Caponi, flic zêlé et naïf, continue à tourner en rond.

« Adèle n’est pas une bande dessinée politique », assure Jacque Tardi dans l’interview citée avec « fivespirit ». C’est vrai, si on la compare à certains autres albums, néanmoins, le côté anar du personnage ne passe pas inaperçu. Adèle en a aprés la police, fréquente les malfrats, se moque de l’intelligentsia parisienne, est contre la peine de mort et se méfie des grands mots qui servent à justifier les pires barbaries : « La patrie, la France? tout cela? je ne sais pas bien ce que cela veut dire », commente-t-elle au tome 6. Cet esprit-là, qui imprègne tous les albums de Tardi, politiques ou non, on espère le retrouver, avec le charme du personnage et la magie des décors, dans le film prévu pour sortir le 14 avril.

Les aventures d’Adèle Blanc-Sec, Jacques Tardi, neuf tomes chez Castermann, Bruxelles, 1976-2007.


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