SYLVAIN CHOMET: Les magiciens n’existent plus

En réalisant son nouvel opus « L’illusionniste » selon un scénario original de Jacques Tati, Sylvain Chomet mise sur une valeur sûre. Et gagne.

Le succès n’est pas vraiment magique…

Du côté de la presse française, on ne pouvait que s’attendre à une ribambelle de louanges pour « L’illusionniste » – nostalgie du bon vieux temps et horreur du présent obligent. En faisant sortir de sa tombe Jacques Tati, Sylvain Chomet – connu pour « Les triplettes de Belleville » – a tout de même pris le risque d’offenser les amateurs du réalisateur culte. Mais ce film est plus qu’un hommage ou une continuation de l’oeuvre tatiesque, car il porte bel et bien la signature de Chomet avec ses figures légèrement surdessinées, à la limite de la caricature mais toujours dépeints avec un amour du détail attendrissant.

L’illusionniste, c’est avant tout Jacques Tati – ou du moins une figure qui lui ressemble – car dans le scénario original, Tati avait prévu de jouer ce rôle lui-même. La figure inventée par Chomet rassemble en effet une partie des atouts du personnage de « Mon Oncle » ou encore « Play-time » : toujours gentleman, toujours un peu mélancolique et pourvu de cette gentille gaucherie que Tati a si bien incarnée, non sans évoquer ses idoles comme Buster Keaton et Charlie Chaplin. L’histoire commence à Paris, vers la fin des années 50, qui est aussi la fin d’une époque : celle des magiciens, clowns et jongleurs qui avaient fait la loi dans les cabarets depuis le 19e siècle. C’est l’avènement du rock’n’roll qui va peu à peu chasser ces vestiges des scènes. L’illusionniste – qu’apparemment rien ne retient à Paris – va quitter l’Hexagone pour la Grande-Bretagne, avec comme première escale Londres. Mais là, le scénario est le même : alors que les salles sont pleines lorsque jouent des groupes de rock, il en est réduit à se produire devant un parterre avec pour uniques spectateurs une mémé et son petit-fils – plus qu’ennuyés d’ailleurs. Fuyant la modernité comme une malédiction, l’illusionniste tente sa chance plus au Nord pour finalement atterrir dans un petit village écossais. Ici, la tradition est encore vivante et il peut toujours émerveiller le public avec ses tours de magie. Mais surtout, il fait la connaissance d’Alice, la jeune servante du pub où il se produit et s’éprend d’elle. A la fin de son engagement, elle le suit à Edimbourg, où il vient de trouver un peu de travail dans un vieux music hall. L’histoire d’amour de ce couple inégal va remplir le reste du film, qui évoque au passage la mélancolie à la fois du personnage tatiesque et celle de la fin d’une époque, surtout personnifiée par les collègues du personnage personnel : un clown suicidaire et un ventriloque réduit au sans-abrisme. A la fin, le couple se brise car Alice elle aussi ne croit plus au pouvoir de la magie de son protecteur.

Finalement, c’est peut-être un peu moins l’histoire elle-même qui fait tout le charme de « L’illusionniste », mais la façon dont Chomet la raconte. Presque sans paroles et toujours axé sur les expressions de ses personnages qui évoluent dans de somptueux décors, le film présente le grand avantage de s’adapter à toutes les audiences, enfants ou grand-parents, Français ou non. Car Chomet ne vise explicitement pas un public franco-français : seules les premières minutes de son film se passent à Paris, le reste en Angleterre et en Ecosse, ce qui fait de « L’illusionniste » un film plutôt atypique, surtout à une époque où l’avènement du 3D met profondément en danger le film d’animation traditionnel. Une raison de plus de s’offrir une belle séance de cinéma et de rêver un peu?

A l’Utopia.


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