JOON-HO BONG: Mère outrage

Oeuvre obsédante et maléfique, « Mother » du réalisateur sud-coréen Joon-ho Bong, développe une histoire à plusieurs tiroirs où chaque personnage porte sa part d’ombre.

Elle va faire vraiment tout pour sortir son fils de là.

La différence entre un roman ou un film policier classique et un polar est aussi simple qu’efficace : tandis que le premier se complaît dans un manichéisme de base opposant le bon détective au mauvais tueur, le second joue dans un monde où tous les personnages sont doubles et où la perspective du spectateur peut s’inverser à chaque instant. Le mérite de Joon-ho Bong dans son film « Mother » est d’unir ces deux définitions dans une seule oeuvre et de les articuler sur plusieurs niveaux.

D’abord, il y a cette histoire attachante, comme copiée d’un brouillon de scénariste hollywoodien : une mère esseulée qui vit avec son fils Do-Joon, attardé mental. Ce dernier est évidemment le bouc émissaire de toute la communauté semi-urbaine de la province coréenne où ils vivent. Et c’est sans difficulté que la police l’arrête et lui fait signer des aveux sous la menace de la torture, lorsqu’ils essaient d’« élucider » le meurtre d’une jolie écolière sauvagement assassinée et dont le corps a été exposé sur le toit d’un immeuble insalubre et inhabité. Ne trouvant pas de soutien dans sa communauté et ne disposant pas d’assez d’argent pour se payer un bon avocat, la mère héroïque décide d’enquêter de son propre chef pour trouver le vrai meurtrier et arracher son fils des mains de la justice. Cette sorte de scénario, avec toutes ses « family values » suffirait largement pour un blockbuster à l’américaine. Pourtant, le réalisateur coréen va infiniment plus loin.

Petit à petit, il déploie un panorama complet et très noir de l’état actuel de la société coréenne. On y voit se côtoyer la misère financière, sexuelle et morale d’une population en manque d’orientation qui ne tourne qu’autour d’elle-même. La misère financière est signifiée par un double gouffre : d’abord le classique entre pauvres et riches, qui apparaît sous la forme d’un délit de fuite d’une grosse Mercedes qui renverse Do-Joon au début du film, et puis celle qui est inhérente aux habitants de l’agglomération même – car même si leurs maisons sont en général des taudis, tout un chacun possède un portable dernier cri. D’ailleurs, l’utilisation carrément obsédante du téléphone portable est un fil rouge dans l’« enquête » menée par la mère. La misère sexuelle se reflète aussi dans un portable, celui de la jeune fille assassinée qui prenait en photo chacun des hommes pour lesquels elle se prostituait, livrant ainsi une masse quasi infinie de suspects. Le moral enfin, puisque chaque personnage – même la mère et son fils – ont des tâches d’ombre sur leur âme et qu’au final, personne ne sortira intact de cette sombre histoire.

On le voit, le scénario de « Mother » est très complexe mais il répond aux exigences de notre réalité aussi complexe. Et on ne peut pas attribuer le manque de manichéisme ou de lignes claires au fait qu’il s’agit d’un film issu de la culture coréenne – qui ne connaîtrait pas les mêmes valeurs que notre civilisation judéo-chrétienne. C’est plutôt dans un souci de réalisme et d’attachement à ces personnages que Joon-ho Bong a déployé cette oeuvre surprenante. D’ailleurs, sa mise en scène n’excelle pas seulement par le scénario mais aussi par le symbolisme de certaines scènes, si typique du cinéma asiatique, mais auquel le réalisateur ne fait que rarement appel – rendant ainsi certaines scènes très fortes par la simple épuration des dialogues et la réduction de la narration à quelques détails de la scène. Autrement dit : on a rarement eu aussi peur d’une simple flaque d’eau.

« Mother » est certainement un des meilleurs films sortis de la sphère asiatique depuis longtemps – et le tout sans fantômes, romances ou ultra-violence.

Au Ciné Starlight.


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