BISTROT: La bonne voie de Rosalie

En bistrologie, les endroits sympathiques reflètent la personnalité de leurs possesseurs. Portrait de Rosalie, tenancière au caractère unique d’un café de Bonnevoie qui ne l’est pas moins.

Son pays tant aimé a éclaté en mille morceaux. Mais si Rosalie a perdu une grande patrie, elle en a trouvé une nouvelle minuscule dans notre confetti luxembourgeois et s’y sent comme un client de bistrot dans sa boisson.

Loin des cités-dortoirs stériles et austères, des quartiers « tranquilles » qui vous préparent insidieusement à votre séjour éternel au cimetière, le quartier de Bonnevoie reste encore un îlot de vie dans une capitale aussi belle qu’en voie d’aseptisation. Laissons donc les rives de Clausen de côté pour nous pencher sur les véritables lieux de convivialité nocturne. Ces lieux, on ne les doit certainement pas aux parvenus « libéraux-écolos-bobos » qui sont aux manettes de la cité-forteresse millénaire : l’on y fume et boit plus que l’on y pratique le masochisme marathonien. Il y a encore quelques années, environ trois ans, un de ces lieux était particulièrement réputé parmi celles et ceux pour qui les discothèques et cabarets ne constituaient pas une alternative valable pour y prolonger la nuit au-delà d’une ou trois heures du matin. Tel le mythique « Bodegita del medio » à la Havane où Hemingway avait l’habitude de siroter ses mojitos, le « Bistrot du vieux coin », près de l’église de Bonnevoie, avait pour principale décoration des murs recouverts de graffitis laissés par tous les clients qui tenaient à y marquer leur passage. Et lorsque Chantal, la maîtresse des lieux, fermait la porte à une heure du matin, éteignait les lumières et allumait les bougies avant de laisser sortir le dernier client au lever du soleil, satisfait d’une nuit bien « remplie » et encore peu soucieux des conséquences de cette virée bacchanale, c’était une nouvelle vie qui commençait, celle des véritables adorateurs de la nuit, celle qui réunissait dans une unique intimité éthylique les ouvriers communaux, acteurs, chanteurs, banquiers et fonctionnaires. Tout ceci avant que n’interviennent trop fréquemment les forces de l’ordre, faisant respecter la fermeté dérisoire des autorités communales en matière d’heures d’ouverture.

Bientôt, la propriétaire prit sa retraite et fit place à sa successeur. Grande interrogation : la nouvelle patronne sera-t-elle à la hauteur ? Nous nous souvenons encore de notre interrogation fébrile et inquiète à quelques jours de sa prise de fonction officielle : « Les graffitis, Rosalie (car c’est ainsi qu’elle se prénomme), vous n’allez quand même pas les effacer ? ». La réponse, aussi bien dans le ton que dans le fonds, illustrait déjà le caractère du personnage : net, sans ambiguïtés, mais censé. « Bien sûr qu’ils vont disparaître ». Déception. Puis, explication : « Je suis Rosalie, je ne suis pas Chantal. Son café avait son propre caractère. Ce sera le cas avec le mien. Si je voulais faire la même chose qu’elle, ce ne serait qu’une pâle copie. Il ne faut pas être la copie, il faut être l’original ».

Pari réussi. L’on reconnaît la qualité et la popularité d’un bistrot à la manière dont ses clients le surnomment. Et en règle générale, c’est par le biais du prénom du chef des lieux. Tout comme personne ne disait le « Bistrot du vieux coin » (propice d’ailleurs aux jeux de mots faciles), mais « Chez Chantal », personne ne va désormais au « Piano Bar », mais « Chez Rosalie ». Bien des choses ont changées depuis. Les fermetures se font dans les règles et les graffitis ont fait place à une autre décoration. Cette fois-ci, il ne s’agit plus des dédicaces des clients, c’est la patronne elle-même qui y expose ses réalisations. Et l’accent belge de Chantal a fait place à un autre accent au « r » roulant, venu tout droit de Slovénie.

C’est en 1948 que Rosalie voit le jour dans ce qui était alors la République fédérale et socialiste de Yougoslavie, au mois de septembre, « le plus beau mois de l’année », comme elle dit. Comme il fallait reconstruire ce pays ravagé par la Seconde Guerre mondiale, le travail ne manquait pas. Et c’est quelques années plus tard, en 1957, que la famille quitte la république slovène, pour s’installer dans la cosmopolite province serbe de Voïvodine. C’est la qu’elle étudie, y travaille et y fonde une famille. Pendant 10 ans, elle sera mariée à un Croate. Il n’est pas étonnant que Rosalie soit polyglotte : rien d’anormal dans cette ancienne grande république multiethnique que diverses puissances ont laissé éclater au profit des nationalistes. Après tout, le maréchal Tito ne disait-il pas de la Yougoslavie qu’elle « a six républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un parti » ?

« Le foulard rouge symbolisait le respect et la fraternité. »

Si Rosalie a vécu dans deux de ces républiques, et qu’elle en maîtrise les deux alphabets, elle n’adhère à aucune des trois religions. Elle a beau être née catholique, peu lui en chaud, « personne ne m’a demandé mon avis », dit-elle et préfère se qualifier d’athée. Ses convictions étaient plutôt politiques : elle était membre du Parti communiste et a même servi dans la défense territoriale. De toute évidence, celle qui détient désormais les passeports slovène et serbe ne se réjouit pas de l’éclatement de sa patrie. Interrogée sur le sujet, elle préfère ne rien dire, ce qui, dans son cas, est plutôt étonnant. Car ses souvenirs restent très vivants. En Yougoslavie, « tout était bon », dit-elle d’ailleurs. Et elle se souvient encore avec émotion de son « premier plus beau souvenir », celui de sa prestation de serment lorsqu’elle a fait son entrée chez les pionniers. « Tous les jeunes pionniers entonnaient le serment en même temps dans tous les coins de la Yougoslavie. Et on recevait ce foulard rouge qui symbolisait le respect et la fraternité ».

C’est en 2008 donc que Rosalie a emménagé dans sa nouvelle adresse à Bonnevoie. Loin d’être l’un de ses lieux branchés où vous risquez l’électrocution musicale, le café reste un bistrot de quartier avec ses habitué-e-s qui vivent à proximité. Le petit plus, c’est que vous avez l’impression de vous trouver dans un musée en miniature que la maîtresse des lieux n’hésite pas à vous faire visiter sur simple demande. Normal : les tableaux, les sculptures et les constructions parfois un peu surréalistes (elle cite Dali comme modèle) réalisées à partir d’instruments de musique comme des trompettes ou des guitares, sortent toutes tout droit de sont atelier. Rosalie n’a pas toujours été cafetière, et si elle admet que la peinture et la sculpture ne constituent que des « hobbies » pour elle, c’est oublier qu’une de ses premières activités professionnelles était l’iconographie. Elle a exercé cet art, après deux années passées à étudier les beaux-arts, dans un monastère de Voïvodine, jusqu’à ce que son athéisme pose problème aux cléricaux.

C’est un peu grâce à ce don de touche-à-tout qu’elle a fait la connaissance avec son pays d’accueil, le Luxembourg, où elle a atterri en 1978. Dans un club de radio amateur, elle a construit son premier poste à l’aide de fils de cuivre, d’une bobine de fil à coudre, de boîtes à cirage vide et d’une batterie de voiture. « J’étais tombée sur Radio Luxembourg. Ils parlaient en anglais et c’est la première fois que j’ai entendu parler de ce pays ! ». Et c’est ce pays qu’elle choisira, avec le Portugal, comme sujet d’exposé à la fin de ses études primaires. « Je devais collecter toutes les informations sur le Luxembourg. Mais jamais je n’aurais imaginé y vivre un jour », dit-elle. Vers la fin des années 70 et au début des années 80, la situation économique yougoslave présente des premiers signes de dégradations. Les réformes favorables à l’économie de marché n’y sont pas pour rien.

Rosalie souhaitait émigrer vers un petit pays tranquille où elle pourrait élever ses enfants « loin du stress et des bousculades ». Avant le Luxembourg, elle tente sa chance dans un Etat autrement plus microscopique : le Liechtenstein. Les quinze jours qu’elle y a passés lui ont inspiré un avis tranché et définitif : « Le Liechtenstein ne me plaisait pas du tout. Ni les gens, ni le pays. Tout le monde était hyper froid et prétentieux ». C’est alors un de ses frères, installé en Italie, qui lui recommande le Luxembourg car une de ses amies y vivait. Et Rosalie se souvint de son exposé. Va pour le Luxembourg. L’enchantement fut immédiat : « J’entre dans un café à Differdange avec mes deux petits mômes. Mon fils avait six ans et ma fille neuf. L’on y servait de la cuisine traditionnelle, des `gebootschte Gromperen‘ avec des `Wirschtercher‘. Mes enfants adoraient ça et moi aussi. » Et le jeu de quilles qu’elle découvrit en même temps. Mais ce qui séduisit le plus Rosalie, c’est probablement ce que l’on reproche le plus au Luxembourgeois : leur discrétion. « Quand je vivais en Voïvodine, les portes des maisons n’étaient jamais fermées. Tout le monde entrait et sortait. Le voisin pouvait venir vous sortir du lit à six heures du matin pour boire le café ! Au Luxembourg, on respecte l’intimité des gens, comme en Slovénie. Et j’aime ça ».

« Au Luxembourg, on respecte l’intimité des gens. »

Ce n’est qu’en 1992 que Rosalie ouvre son premier café, le « My Way » à Schifflange. Avant, elle vivait en indépendante de ses constructions artisanales : céramiques, crochet, peinture, tricot, bijoux… « Je n’ai jamais vécu aux dépens de quiconque », dit-elle fièrement. Par contre, cette hyperactive n’a jamais hésité à lancer des initiatives, dont une journée à Schifflange en collaboration avec la mairie et les commerçants en faveur du foyer pour toxicomanes de Manternach. C’est à ses yeux la principale différence entre le « Minett » et la capitale, où elle a l’impression que les autorités publiques se montrent trop rétives à s’engager pour améliorer le cadre de vie de ses habitant-e-s.

Mais l’heure de la retraite a bientôt sonné. Dommage, car le vide laissé par Chantal a été comblé à la perfection chez Rosalie, avec ses soirées quelconques qui peuvent tourner en de joyeux moments nocturnes, surtout lorsqu’elle organise ses soirées à thème et qu’elle gâte ses clients de sa cuisine, son autre « passion ». Mais retraite ne veut pas dire inactivité. Elle va prochainement prendre des cours d’anglais, car elle a la ferme intention de se faire comprendre lors de ses voyages futurs. Cette boule d’énergie qui a décidé de vivre jusqu’à « 112 ans » pourrait tout de même gratifier sa clientèle d’une décennie supplémentaire. Ne serait-ce que pour que Bonnevoie reste ce qu’il est encore un peu de temps.

Café Piano-Bar chez Rosalie : 117, rue de Bonnevoie à Luxembourg-Bonnevoie


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