RACHID BOUCHAREB: L’autre histoire

« Hors la loi », le nouveau film de Rachid Bouchareb sur ce que certains Français appellent encore « les événements d’Algérie », est surtout une oeuvre grand public sur une page d’histoire qui crée toujours des tensions dans l’Hexagone.

Les bidonvilles où l’on parquait les Algériens, une autre réalité française que certains aimeraient taire pour toujours.

Déjà, avant sa première projection, « Hors la loi » était au coeur des polémiques. Le député UMP et porte-flingue sarkozyste, Lionnel Luca, n’a même pas hésité à s’allier aux militants du Front National qui manifestaient contre le film sur la croisette lors du dernier festival de Cannes, où il était selectionné. Ils reprochaient à Bouchareb d’avoir tourné un film « anti-français avec de l’argent français ». Des scènes identiques avec bastons et engueulades à la prime se sont déroulées à Marseille lors de l’avant-première – ici, des ultras pieds-noirs (anciens français d’Algérie n’ayant toujours pas digéré l’abandon de l’Algérie par leur mère-patrie), des militants FN et identitaires se sont heurtés à des membres du Parti des Indigènes de la République (PIR), mouvement minoritaire antisioniste dont est proche le « comique » Dieudonné connu pour ses dérapages qui, lui, s’est rapproché du FN… De toute façon, en ce qui concerne l’accession de l’Algérie à l’indépendance, on n’en est pas à une contradiction près.

Tout au contraire, la liste de films sur ce thème ayant fait scandale en France est plutôt longue, que ce soit « Le petit soldat » de Jean-Luc Godard, carrément censuré en 1960, ou encore « La Bataille d’Alger » du communiste italien Gillo Pontecorvo, banni des écrans en France jusqu’en 2004. D’ailleurs, l’oeuvre de Pontecorvo est réapparue un an avant, en 2003, au Pentagone, où Donald Rumsfeld le montrait à ses généraux pour les préparer à ce qui les attendrait dans les rues de Bagdad. Le film appartenait aussi aux enseignements de base dans la fameuse « School of The Americas », où les services secrets occidentaux dispensaient leur savoir-faire aux futurs tortionnaires sud-américains.

Mais tout cela ne peut pas arriver à « Hors la loi », pour deux raisons évidentes. Primo, il s’agit d’une oeuvre à destination du grand public, donc forcément une vulgarisation de l’Histoire réelle et complexe. Et puis, en conséquence, le film raconte une histoire en somme assez improbable, d’une famille réunissant en son sein tous les malheurs subis par le peuple algérien: privation de leurs terres en 1925, le père et les soeurs massacrés par l’armée et les colons en 1945, arrivée en France au début des années 50. Logés dans un bidonville près de l’usine Renault, Saïd le plus jeune des trois frères et la mère attendent le retour de Messaoud, qui s’est engagé en Indochine et d’Abdelkader, emprisonné à la Santé. Tandis que Saïd s’engage dans une carrière de proxénète, pour ensuite se financer grâce au monde de la boxe, Messaoud revient en France en tant que jeune vétéran, durablement impressionné par la résistance efficace des Vietnamiens victorieux. A sa libération, Abdelkader – l’intello des trois – s’engage directement dans la lutte de son peuple en devenant un cadre du FLN. Il sera vite rejoint par Messaoud, qui quitte l’armée et propose son savoir-faire à l’organisation clandestine. Ensemble, les trois frères vont traverser tous les épisodes de la lutte pour la libération de l’Algérie, des attentats contre des militaires, des assassinats de policiers et des grandes manifestations.

On ne peut cependant pas faire le reproche du manichéisme à « Hors la loi ». Il ne montre pas l’histoire de façon intéressée, mais d’un autre point de vue, de celui des victimes – en contradiction avec l’Histoire officielle française. Au contraire, Bouchareb n’hésite aucunément à montrer les brutalités commises par le FLN, aussi contre d’autres Algériens qui ne menaient pas la même lutte, comme les adhérents du MNA, moins extrêmiste. Il raconte aussi la pression qui s’exerce sur les militants, par les compromis que leur lutte exige et leur conscience qui s’alourdit à chaque fois qu’ils appuient sur la gâchette.

Non, « Hors la loi », n’est pas un film anti-français. Tout au contraire, il fait partie de l’Histoire de France. Seulement, il raconte le revers de la médaille de la patrie des droits de l’Homme et ça, la Marianne, elle ne le supporte toujours pas. En fin de compte, les polémiques démontrent surtout l’attitude puérile d’une partie de la droite revancharde et des nostalgiques de l’OAS qui refuse de considérer cette page de l’histoire française.

A l’Utopolis.


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