ÉDUCATION ARTISTIQUE: Dessine-moi un projet de réforme

Les professeurs d’éducation artistique montent au créneau : ils craignent une marginalisation de leur discipline. Le ministère pour sa part se veut rassurant.

Ce genre d’activité scolaire sera-t-il à l’avenir un luxe ou une discipline en voie de disparition ?

Les professeurs d’éducation artistique l’ont mauvaise. « Nous n’avons pas vraiment de groupe de pression », se désole Carlo Schmitz, enseignant d’éducation artistique au Lycée de garçons d’Esch et cheville ouvrière de l’Association des professeurs d’éducation artistique (APEA). Comparé aux cohortes de professeurs de langues ou de mathématiques, qui forment le gros du régiment de l’éducation nationale, les « Zeecheproffen », dont la discipline a toujours été considérée comme secondaire, voire comme récréative et donc peu « sérieuse », ne sont pas légion. Le terme même d’éducation artistique est relativement récent : il remonte aux années 70, époque à laquelle la première commission nationale des programmes pour cette matière a vu le jour. A cela s’ajoute que ces enseignants étaient rétribués différemment que leurs collègues des autres disciplines. Finalement, ce n’est qu’en 1978 que la section E (la section « artistique ») a été créée au sein de l’enseignement secondaire.

Cette section n’aura dépassé que de peu l’âge du Christ, car elle est vouée à la disparition. Ce n’est évidemment pas la seule, car le projet de réforme du cycle supérieur de l’enseignement secondaire (ES) et secondaire technique (EST) prévoit, pour les trois dernières années (de la 3e à la 1ère, respectivement de la 11e à la 13e), une disparition des sections existantes au profit de deux filières : les dominantes « sciences humaines » et « sciences naturelles » pour l’ES et les dominantes « commerce et communication » et « sciences et technologies » pour l’EST.

« Nous ne sommes pas opposés à une réforme, mais nous avons l’impression que celle-ci aggrave plus les choses qu’elle ne les améliore », s’inquiète Schmitz. Car aux yeux de l’APEA, l’art est une langue à part entière, tout comme le sont les langues à proprement parler ou les mathématiques. Et de s’expliquer : « Chaque individu a une manière particulière et privilégiée pour s’exprimer : les uns par l’écrit, d’autres par les chiffres et d’autres encore de manière sonore ou visuelle » Une position qui fait écho à un communiqué de presse de la Féduse du mois de mars : « une société sereine a besoin aussi bien de juristes, de médecins et d’économistes que d’artistes, de musiciens et de poètes ! ». Et de reprocher au ministère de l’éducation nationale (MEN) de rompre avec l’enseignement humaniste.

Ouvriers, paysans et poètes

Voilà pourquoi les professeurs d’éducation artistique ont soumis au MEN un projet de création d’une dominante « Arts » en plus des deux autres, proposition qui n’a pas été retenue. « Il y a quelques mois, les professeurs d’économie ont fait une proposition similaire », répond au woxx Jos Bertemes, directeur du Script (Service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogiques et technologiques), « et le problème, c’est que si nous suivions toutes ces propositions, nous reviendrions à la case départ »

Bertemes concède volontiers que la réforme prévue change la pondération actuelle entre spécialisation et formation générale. La réduction des sections est censée favoriser la culture générale : « Nous ne faisons que réduire le nombre de récipients dans lesquels les élèves peuvent préparer leur propre `cocktail‘ de spécialisations » Il retourne ainsi un exemple des professeurs d’éducation artistique en sa faveur : ces derniers se soucient notamment de la disparition ou de la forte diminution des cours artistiques en dernière année du secondaire, ce qui compliquerait l’accès à certaines études. Les études d’archéologie, d’ingénieur ou de géographie nécessiteraient en effet la maîtrise du dessin documentaire d’études qui pourrait ainsi leur faire défaut. Bertemes leur répond que les sections actuelles qui mènent vers la géographie ne comprennent pas de cours d’éducation artistique. Et le projet de réforme ouvrirait la possibilité aux élèves de dernière année de suivre de tels cours.

Il n’empêche que les professeurs d’éducation artistique subodorent une volonté délibérée de dévaloriser leur matière. Schmitz donne l’exemple d’une interview de François Biltgen, à l’époque ministre de l’emploi, qui aurait affirmé que les étudiants en arts produiraient des « chômeurs » – de quoi vous convaincre de l’approche exclusivement utilitariste des réformes scolaires. Et si le MEN argue que des cours d’éducation artistique pourront être offert dans les deux dominantes, un groupe de travail formé de professeurs d’éducation artistique, de l’APEA et de l’Unité de formation et de recherche en arts plastiques de l’Université du Luxembourg dénonce le grignotement systématique de la branche depuis la moitié des années 90. C’est en effet en 1995 que la première suppression du cours d’éducation artistique a eu lieu, dans la section classique de 3e. Ce fut ensuite le cas du cours d’histoire de l’art pour les classes de 1ère des sections A,B, C et D en 2001, puis, la même année, la suppression du cours d’éducation artistique dans les classes de 2e des sections B, C et D. S’ensuit une très longue liste de coupes supplémentaires, dont une perte de 83 pour cent de leçons dans le cadre du projet PROCI (cycle inférieur de l’EST) en 2003 ainsi que sa disparition en tant que telle dans la grille horaire, l’imposition unilatérale d’un dossier obligatoire pour l’inscription des élèves en 3e, section artistique sur instruction ministérielle en 2006. Pour finir, ils déplorent également des infrastructures de travail non adaptées aux besoins des élèves ainsi que « des conditions de travail défavorables à un développement des capacités des élèves ».

Comme une peau de chagrin…

Le souci principal des professeurs d’éducation artistique est d’être assurés que leurs matières ne seront pas dépréciées. C’est pourquoi ils insistent que leur discipline reste obligatoire « à raison de deux heures hebdomadaires » de la première à la dernière année du secondaire et que soit garanti à l’éducation artistique « un statut de composante obligatoire des programmes éducatifs pour tous les élèves de l’ES et de l’EST ».

S’y ajoute que même si des cours de « spécialisation » en arts pour les deux dominantes sont présents dans la nouvelle réforme, rien n’assure qu’ils pourront être dispensés dans un nombre raisonnable d’établissements. « Le ministère fixe le nombre de spécialisations possibles dans un lycée au nombre de sept. Nous ne comprenons pas pourquoi et on nous répond qu’au-delà, ce serait ingérable », explique Carlo Schmitz. « Il faut bien fixer un nombre dans un texte législatif », rétorque Jos Bertemes, « nous l’avons fixé à sept à titre indicatif » Mais aux yeux de Schmitz, ce nombre risque de limiter considérablement le nombre d’établissements qui prodigueront des cours en éducation artistique, car ils risquent de privilégier des disciplines plus demandées. Une sorte de cercle vicieux qui verrait l’offre s’amenuiser peu à peu.

D’ailleurs – et cela n’est guère étonnant – le collège des directeurs dont les établissements offrent actuellement la section E se sont également prononcés en faveur de l’introduction d’une dominante « Arts ». Certains lycées, comme l’Athénée, qui font même des sections E et F (éducation musicale) toute leur fierté, notamment en organisant l’annuel « Kolléisch in Concert », craignent aussi pour leur enseignement en arts. C’est un autre projet – démenti par Bertemes ? qui les taraude : créer, à l’instar du « Sportlycée », un lycée dédié aux arts, comme le suggère dans une question parlementaire le député Marc Spautz (CSV), ce qui ne serait pas propice à la démocratisation de l’enseignement artistique. Et priverait bon nombre d’élèves d’un mode d’expression propre à leur sensibilité.


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