ÉCOLE ALTERNATIVE: La pédagogie nomade

Un projet scolaire égalitaire tout près du Luxembourg, où élèves et professeurs décidaient ensemble des sujets à étudier, vient d’être fermé par le ministère de l’éducation belge. Le woxx s’est rendu sur place pour se faire le témoin de ses derniers jours de fonctionnement.

La Pédagogie nomade, une expérience de vie démocratique qui ne plaît pas à tout le monde.

« Ce sont des millions de portes qui m’ont été ouvertes ». Omar a 19 ans. Regard mature, sourire amusé, la voix sure, il est l’un des élèves qui est là depuis le début de l’école. Il avait 16 ans, venait de l’enseignement professionnel, et devenir magasinier était sa seule perspective de vie. « Toutes tes ambitions sont réduites à ce que les profs te disent et aux notes qu’ils te donnent », rappelle-t-il. Mais ces trois dernières années ont tout changé. « Ici, il n’y a pas de notes. Il y une démystification totale du professeur: il descend de son piédestal pour devenir un compagnon. Il est comme un livre que tu peux consulter, ou choisir de ne pas consulter. Ici, j’ai repris le goût à l’école ».

« Ici », c’est la paisible localité de Limerlé en Belgique, à juste trois kilomètres au-delà de la frontière avec le Luxembourg. En 2005, un groupe d’éducateurs et de philosophes, qui avaient pensé le projet et visité des écoles alternatives de par le monde, avait réussi à conclure une convention avec le ministère de l’éducation de la communauté francophone pour la création d’une école secondaire expérimentale. Pendant les trois dernières années, élèves et professeurs de toute la Belgique ont construit la « Pédagogie Nomade », une école autogérée dotée d’une vraie démocratie interne. Mais le 3 novembre dernier, la ministre Marie Simonet a concrétisé sa volonté de mettre un terme au projet.

A la veille de la décision gouvernementale, et dans une totale incertitude, professeurs, élèves et amis se retrouvent dans un bâtiment de l’école entourés des citations de poètes et de philosophes peints sur les murs. « On est juste 60 élèves et 13 professeurs. Ici, tu connais les gens, ses défauts et ses qualités. Le professeur n’est plus un professeur mais un ami », explique Omar. Sophie del Brouck, mère de deux élèves, arrive avec une tarte et la partage avec tout le monde. « Elever mes filles dans un esprit d’autonomie réelle, afin qu’elles puissent faire leurs propres choix et grandir dans les principes de la liberté », voici les raisons qui l’ont fait choisir ce projet. « La plus jeune est très, très heureuse de commencer à être elle-même. Je vois une évolution très positive dans le regard qu’elle porte sur l’avenir et le monde. »

Pour Sophie, il ne faudrait pas mettre fin à ces expériences d’écoles alternatives, mais au contraire les encourager : « A l’école traditionnelle, il y a de bonnes choses et un grand nombre de professeurs sont bons. Mais sont but est principalement d’éduquer de bons contribuables. Et le ministère traite mes enfants comme des numéros ». A Pédagogie nomade, « on apprend vraiment la solidarité et l’entraide. On peut vraiment apprendre quelque chose avec les adultes dont des choses essentielles au développement de nos enfants, comme le jardinage, le recyclage ou l’usage de l’eau. »

Une fin annoncée

Lorsque l’année scolaire a démarré en septembre, l’ambiance et la dynamique étaient bonnes et personne ne s’attendait à une fermeture. Pourtant, les problèmes avec le ministère ont été fréquents ? incluant notamment des différends autour du registre portant sur l’assiduité des élèves et une opération policière démesurée pour chercher de la drogue à l’école. Mais le problème qui a provoqué la fermeture, a été le refus du ministère d’accepter le choix d’un professeur de français – Benoît Toussaint, un des fondateurs du projet, qui a été condamné à huit jours pour rébellion lors de la descente policière. Une des particularités de Pédagogie nomade est justement la méthode de cooptation : c’est l’école elle-même qui choisi son équipe de professeurs pour chaque année scolaire, tandis que le ministère se limite à les désigner. Et le refus du ministère met en question l’indépendance du projet.

« Chaque année, il y a eu plusieurs tentatives de fermer l’école ou de rendre le projet plus docile. Mais on a toujours réussi à les surmonter », rappelle Benoît. « Cette fois, on a pas réussi à maintenir le groupe uni. Le chantage de la ministre a été : ou vous obéissez, ou vous fermez. Et elle a utilisé les grands moyens: intimidation, mensonge, désinformation… »

La convention de quatre ans conclue avec le ministère durait jusqu’à la fin de cette année scolaire. Au lieu de procéder à une évaluation, le ministère a décrété en un temps record et en plein période de cours un congé et après avoir fermé Pédagogie nomade, a ouvert une nouvelle école tout près, à Gouvy, appelant professeurs et élèves à la joindre. Mais pour la majorité des professeurs, il n’en est pas question, car cette école a débuté sans aucun projet pédagogique et « n’a rien à voir » avec celle qu’ils ont aidé à construire. Ils accusent le ministère d’avoir instauré la peur et divisé le groupe.

« Je suis scandalisé, je me sens insulté et pas respecté. Comment peut-on nous infliger ça en octobre, avec tout qui a déjà été décidé… », s’épanche la mère de Sophie. « C’est une école qui met en avant l’égalité et la liberté, qui questionne l’éducation et la hiérarchie – et cela dérange », observe Benoît. « L’école est une menace pour le ministère », accorde Omar. « Des élèves de 16 à 19 ans qui osent déjà répondre et contredire la ministre, ça ne leur plaît pas. Qu’est qu’il en sera quand ils seront adultes ? », lance-t-il. « Pour elle, c’est une question d’une ou deux signatures. Pour nous c’est tout un projet. »

Un autre monde

Pédagogie nomade a été une initiative de l’association « Périple en la demeure », un projet de vie collective qui s’est installé il y a dix ans dans le paysage ardennais à Limerlé. Plusieurs maisons en pierre d’une ancienne ferme sont été récupérées pour accueillir des projets comme des jardins collectifs, un four à pain, une brasserie, une fanfare, des ateliers de philosophie, une maison d’édition… Et jusqu’à maintenant, cette école unique en Belgique est très rare au monde.

Nicolas Hirsch, du Neie Lycée du Luxembourg, qui a fréquenté l’école durant sa première année d’ouverture, l’a décrit de cette façon: « élèves et profs se mélangent continuellement de la façon la plus naturelle possible, allègre et joviale, tout en gardant le maximum de respect imaginable… c’est vraiment un autre monde ».

Inspirée par les principes du pédagogue et anarchiste espagnol Francisco Ferrer y Guardia, et partageant des idées avec le lycée expérimental de Saint-Nazaire, fondée en France par Gabriel Cohn-Bendit, Pédagogie nomade propose une nouvelle façon d’organiser l’école. « Les profs et les élèves sont à égalité, même s’ils ne jouent pas le même rôle », explique Gil, qui enseignait la physique et les arts plastiques. « Dans les cours, on peut s’inspirer de n’importe quelle méthode pédagogique, il n’y a pas de limites, et c’est aux profs et aux élèves de la choisir. » Pendant toute l’année, un professeur suit quatre ou cinq élèves, accompagne leur parcours scolaire, et ce groupe travaille ensemble dans les différentes tâches de l’école, créant de forts liens.

La moitié des cours sont en fait des ateliers. « Les thèmes et la manière de les travailler sont choisis par les élèves et le prof et sont transdisciplinaires : on peut couvrir en même temps la physique et l’histoire », explique Gil. Chaque étudiant peut apporter ce qu’il veut et ce qu’il recherche sur le sujet. « A la fin, on essaie d’aboutir à une production matérielle, soit un CD, un film ou un livre et chaque groupe présente les résultats aux autres. C’est vraiment une production collective ». Pendant trois semaines, il y a trois ateliers que les étudiants peuvent choisir, pendant que l’autre quart des élèves et professeurs s’occupe de l’administration de l’école, de la nourriture et du nettoyage.

Autre particularité : les synergies qui se créent dans l’ancienne ferme. « C’est comme une étoile, avec l’association `Périple en la demeure‘ au centre et les divers projets qui se touchent », explique Benoît. Par exemple, pour la nourriture, l’école se fournit du jardin partagé, et les élèves peuvent y participer s’ils en ont envie. Les productions des ateliers peuvent être éditées par la maison d’édition.

Pour Omar, le succès de cette expérience est déjà visible pour tout le monde : « Il suffit de voir les élèves quand ils arrivent et quand ils partent. Ils apprennent par eux-mêmes. Ça montre que ça vaut la peine d’avoir plein de projets d’écoles démocratiques et alternatives partout. » Pourtant, la réalité est qu’ils se retrouvent souvent pris pour cibles de la méfiance et des attaques des institutions.

« Ce sont des moments où l’on constate les abus du pouvoir. On devient sceptique sur la santé de la démocratie en Belgique », dit Benoît avec tristesse et sérénité. Mais le groupe croit trop dans le projet pour se désister. A l’heure actuelle, l’école reste « ouverte pendant sa fermeture, et travaille à organiser sa survie, comme tout organisme vivant. » Trois députés ont déjà demandé des explications à la ministre, et un recours en justice est en train d’être préparé. En attendant, l’équipe pédagogique travaille à une nouvelle convention à proposer au ministère pour l’année prochaine. En réalité, conclut Benoît, « ce sont aussi des opportunités pour voir qui on est, ce que l’on veut, à quoi on attache de l’importance… Ce sont des leçons de philosophie très intéressantes. »

Pour plus d’informations:
www.peripleenlademeure.be


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