BRUCE ROBINSON: Paradis pourri

Avec « The Rum Diary », l’acteur Johnny Depp ne poursuit pas seulement son hommage à son grand ami, l’écrivain et journaliste gonzo Hunter S. Thompson, mais dépeint aussi un pan de l’histoire américaine dont on ne parle que trop rarement.

Johnny Depp remplit tous les clichés du parfait journaliste: beau gosse, sans peur du risque et surtout une très grande tolérance par rapport au rhum.

Celles et ceux qui s’étaient attendus à voir dans « The Rum Diary » une sorte de sequel de « Fear and Loathing in Las Vegas », seront forcément déçus. Ici, pas de délires drogués, pas (trop) de dialogues barjo ni (trop) de types déjantés. Les amphétamines, les calmants et les psychotropes sont remplacés par du rhum, de la bière et des clopes – un trip LSD mis à part. Mais ce n’est pas le propos de « The Rum Diary » de nous emmener dans le coeur des ténèbres de Las Vegas, pour y contempler toute la folie et la splendeur de la société américaine. Non, le film met l’accent sur un autre versant du rêve américain et sur un autre chapitre de l’histoire des Etats-Unis : la colonisation. Il démontre que, si les jeunes Etats-Unis n’ont pas connu les excès des vieilles puissances coloniales européennes, ce n’est pas par humanisme mais par manque d’opportunités, et que les Américains de Puerto Rico, où le film se déroule, ne se comportent pas mieux que les vieux conquistadores.

Jusqu’à nos jours Puerto Rico – ou mieux : Porto Rico depuis quelques années – n’est toujours pas un Etat indépendant. Il reste attaché au Commonwealth américain, qui y a toujours des intérêts économiques et stratégiques, quelques îles puertoricaines abritant toujours des bases de l’US Army. Même s’ils n’ont pas de représentation officielle aux Nations Unies, Porto Rico possède néanmoins un comité olympique et les habitants de la ville ont le droit de voter pour la candidature démocrate – remportée en 2008 haut la main par Hillary Clinton – sans pouvoir voter aux présidentielles. Du moins, ils ne paient que les taxes locales?

Nous sommes donc en 1960, à Puerto Rico. Y débarque un jeune romancier du nom de Paul Kemp, l’alter ego de Hunter S. Thompson. Vu que ses romans ne marchent pas du tout aux Etats-Unis, il a choisi l’exil sur cette île entre l’Atlantique et les Caraïbes. Engagé comme reporter auprès du San Juan Star, il doit vite constater que les Américains traitent toujours les « indigènes » – en fait des descendants d’esclaves noirs, les vrais indigènes ont tous été massacrés par les Espagnols – comme des sous-hommes. Vite lassé de son boulot, où il doit interviewer des gros blancs de la classe moyenne qui viennent dépenser leurs dollars dans les casinos ou faire du lèche-cul auprès des très riches Américains qui cachent leur fric sur l’île, il finit par tomber amoureux d’une jeune fille du Connecticut, prénommée Chenault. Celle-ci est malheureusement fiancée à Hal Sanderson, un riche magnat qui fait sa fortune de la misère des Puertoricains. Mais la chance semble lui sourire tout de même, vu que Sanderson veut à tout prix l’engager dans une escroquerie monumentale qui inclut la construction illégale d’un hôtel dans un coin paradisiaque jusque-là utilisé par l’US Air Force. Ensemble avec ses collègues, le photographe Bob Sala et Moberg, son prédécesseur au journal, Paul Kemp va vivre quelques folles aventures sur fond de beuveries, de combats de coqs et de décadence américaine.

Comme déjà mentionné plus haut, « The Rum Diary » est beaucoup plus que « Fear and Loathing in Las Vegas ». Non seulement le versant politique est beaucoup plus présent, mais le film comprend aussi le mythe fondateur du fabuleux écrivain que Hunter S. Thompson deviendra par la suite. C’est le moment où se traduit dans sa tête l’équation magique entre l’encre de l’écriture et la rage d’écrire, un moment fort et unique dans la carrière de chaque auteur digne de ce nom. Bref, un film à ne pas rater !

A l’Utopolis.


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