TABAGISME: La fumée se dissipe

Coup de sort ou coup tordu, l’avant-projet de loi contre le tabagisme vient d’apparaître au grand jour. Le texte est radical, mais il ne contente personne.

Le rideau de fumée est tombée. Un peu prématurément, certes, et de manière assez cavalière. Mais c’est ainsi : l’avant-projet de loi étendant le bannissement de la cigarette aux hôtels, bars et discothèques a fuité cette semaine. A l’heure actuelle, il nous est impossible de connaître pertinemment la personne responsable de la fuite. D’aucuns soupçonnent le ministère lui-même de l’avoir organisée. Si personne n’est actuellement en mesure de prouver cette hypothèse, elle tombe sous le sens : le conflit qui oppose le ministre de la Santé Mars Di Bartolomeo (LSAP), favorable à une interdiction totale, à sa collègue chrétienne-sociale François Hetto-Gaasch, ministre entre autres des classes moyennes et donc du secteur de l’Horesca, partisane d’une solution plus flexible, n’est un secret pour personne. Tout comme les réticences du premier ministre eux, Jean-Claude Juncker, grand fumeur devant l’éternel et qui a déjà publiquement manifesté son absence d’enthousiasme pour légiférer davantage. Peut-être ne restait-il à Di Bartolomeo aucune autre issue que de prendre les devants et de mettre tout le monde – et surtout le partenaire de coalition – devant le fait accompli. Après tout, cette mesure ne devrait surprendre personne, puisqu’elle figure dans l’accord de coalition. Et vu le climat délétère qui y règne, c’est à celui qui tire le premier.

Poumons sauvés, bistrots en danger?

Mais la vie perdrait de son piment si elle était juste : l’avant-projet de loi, plutôt radical, ne contente personne. La Fondation contre le cancer, qui devrait crier victoire, n’est toujours pas satisfaite. Le texte ne bannit pas à cent pour cent la cigarette des cafés, car il permet l’aménagement d’un « fumoir ». Ce dernier doit être totalement isolé du débit de boisson, être équipé d’un système d’extraction d’air et ne pas dépasser le quart de la superficie totale du local. Ce compromis déplaît à la Fondation contre le cancer car elle y voit une contradiction avec la volonté gouvernementale de combattre le tabagisme.

Mais cette possibilité ne ravit pas plus le secteur de l’Horesca. Pour son président, François Koepp, elle constitue une « discrimination » surtout envers les petits bistrots, qui ne peuvent ni matériellement, ni financièrement suivre le mouvement. « Nous savons qu’il existe certains endroits branchés en ville, de grande taille et qui peuvent facilement réaliser un chiffre d’affaires d’au moins 100.000 euros par mois. Mais ils ne constituent que cinq pour cent de l’ensemble des débits de boissons », argumente-t-il.

C’est aussi au nom de ces petits établissements que François Koepp espère qu’il pourra convaincre le ministre de la Santé de revenir sur son texte. A l’instar de la Belgique, qui aurait vu la fermeture d’un millier de débits de boisson suite à l’interdiction d’y fumer, Koepp extrapole sur la situation luxembourgeoise et estime que la fermeture pourrait toucher « à court et à moyen terme » entre 15 et 20 pour cent des établissements. « La plupart des petits cafés de quartier ou de village fonctionnent essentiellement grâce à la visite de 20 à 25 habitués. On peut dire que la moitié d’entre eux fument. Le vieux monsieur qui vient boire ses deux ou trois coups par soir en jouant aux cartes n’en boira peut-être plus qu’un seul s’il doit à chaque fois sortir fumer. Cela peut constituer un réel manque à gagner pour des petits bistrotiers dont les revenus ne sont déjà pas supérieurs au salaire minimum »

Ces prévisions se révèleront-elles exactes ? Il est encore difficile d’en juger. Reste qu’il est peut-être déplorable qu’il faille légiférer la convivialité. D’autres pistes, plus consensuelles, ne sont-elles pas imaginables ? Historiquement, les cafés constituent des lieux de rencontre et de socialisation, voire de politisation, surtout pour les classes populaires. L’avenir nous dira si ce coup de Kärcher hygiéniste, après avoir aidé à nettoyer les poumons, n’aura pas non plus contribué à atomiser ce qui, de près ou de loin, est ressenti comme étant les « classes dangereuses ».


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