DRAPEAUX PORTUGAIS: Polémique de façade

Un commentaire de la co-rédactrice en chef du Tageblatt a réussi à déclencher un mauvais débat sur la prétendue non-intégration des concitoyen-n-e-s portugais-e-s. Tout le monde s’en serait pourtant bien passé.

Ceci n’est pas du chauvinisme. C’est du marketing.
(photo: woxx)

„Moi, je n’aime pas les drapeaux. Je trouve qu’il y a plus esthétique comme décoration pour une façade.“ Non, cette phrase n’est pas de Danièle Fonck, co-rédactrice en chef du Tageblatt et directrice du Jeudi. Elle est d’Eduardo Dias, portugais de son état, mais surtout secrétaire central de l’OGBL, en charge du département des immigrés. En homme de gauche, Eduardo Dias a beau être rétif aux charmes de ces symboles nationaux, il ne dramatise pas pour autant l’exhibition inflationnaire de ces morceaux de tissu colorés en plein Mondial footballistique: „Mais il ne faut pas tout mélanger. Il est clair que les gens sortent leurs drapeaux en guise de soutien à leur équipe favorite et non par chauvinisme“.

Apparemment, cette nuance n’est pas perçue par tout le monde. L’histoire est désormais bien connue: le 13 juin dernier, le grand quotidien Tageblatt publiait en première page un commentaire de Danièle Fonck intitulé „Foot = patriotisme?“. A première vue, l’on pouvait s’attendre, dans ce journal de centre-gauche, proche du LSAP et propriété de la CGT-L à une analyse critique des sentiments nationaux s’exprimant lors de telles compétitions. Mais la commentatrice dérape rapidement. Les drapeaux étrangers – portugais pour la plupart, car il s’agit bien d’eux – ne „fleurissent“ pas les façades, ils les „défigurent“. Et de dessiner un portrait particulièrement noir de la société multiculturelle luxembourgeoise. „Signe de non-intégration“, „infantile“, „chauviniste“. Les mots qu’emploie Fonck pour qualifier les marques de soutien à la „Seleç°o“ ne sont pas assez durs. Plus loin, elle s’inquiète même d’un risque de ségrégationnisme. Finalement, elle rappelle une loi qui interdirait l’exposition d’un drapeau étranger si celui-ci n’est pas accompagné des couleurs nationales. Après enquête auprès des autorités publiques luxembourgeoises, l’hebdomadaire lusophone „Contacto“ rapporte toutefois qu’une telle loi n’aurait jamais existé.

Boî te de Pandore

Les raisonnements de Danièle Fonck mettent rapidement le feu aux poudres. L’article devient un sujet de conversation dans les forums du site lusophone bomdia.lu. Les médias portugais relatent également la polémique, dont les trois premières chaî nes de télévision ainsi que le premier quotidien national, „Público“. Quant à l’ambassade du Portugal, elle a transmis l’affaire au Ministère des affaires étrangères à Lisbonne.

Le site bomdia.lu devient le véritable centre de gravité de l’affaire. En ligne depuis cinq ans, bomdia.lu détient le statut d’asbl depuis trois ans. Il a été créé par quelques jeunes informaticiens, étudiants et journalistes portugais et revendique son indépendance rédactionnelle. Seule la régie publicitaire est gérée par RTL. Raul Reis, membre de l’asbl, est encore assez étonné de l’ampleur que la „crise das bandeiras“ a prise: „Etant un site internet, bomdia.lu a la possibilité de réagir bien plus rapidement que les autres médias. Nous sommes devenus un peu malgré nous le porte-parole de ce mouvement de protestation“. D’ailleurs, le site peut remercier Danièle Fonck: depuis le début de la polémique, les visites journalières sont passées de 300 à près de 2.000.

Ainsi, c’est aussi à partir de ce site que sont parties deux initiatives spontanées. La première est une pétition à l’adresse d’Editpress pour demander la démission de ses fonctions de Danièle Fonck. „Mais nous ne sommes pas radicaux. Des excuses de Mme Fonck où une réaction du groupe nous satisferaient aussi“, tempère Raul Reis. S’étant fixé comme objectif de recueillir 1.000 signatures, la pétition en aurait déjà quelques centaines. La seconde initiative est une demande d’avis – et non pas une plainte – auprès du Conseil de presse. Petit détail: cet organe est présidé par Roger Infalt, rédacteur au Tageblatt. Danièle Fonck en est la vice-présidente et siège également dans la commission des plaintes, qui pourrait être saisie.

Ignorer ou protester?

Si quasiment l’ensemble des réactions publiques ont vivement critiqué les propos de Mme Fonck, tout le monde n’est pas forcément d’avis qu’il faille demander la démission de la journaliste. José Coimbra de Matos, président de la Confédération des communautés portugaises et journaliste de formation, pense que „la prise de position de Danièle Fonck n’est pas exemplaire pour la profession“, mais estime qu’il „vaut mieux les ignorer que leur donner de l’importance“. Il n’y a pas que le commentaire de Fonck qui a irrité. Dans la foulée, le Jeudi publia un éditorial allant dans la même direction. Mais c’est la chronique d’André Wengler, professeur de français, dans le même journal, qui a bien plus blessé, car il y établit des parallèles entre l’échec scolaire et le manque de volonté d’intégration des jeunes Portugais.

„Ce qui est dommage, c’est que ce sont justement des journaux de gauche qui se distinguent par de tels propos“, se désole de Matos. Cette polémique chauffe en effet les nerfs de nombre de salarié-e-s du groupe. L’agacement rejoint même les rangs du LSAP, dont les statuts, après tout, invitent ses membres à s’abonner au Tageblatt, la presse amie. D’ailleurs, le woxx a été informé que la polémique pourrait se trouver à l’ordre du jour lors d’une prochaine réunion du comité directeur du parti. Ce n’est en effet pas la première fois que les écrits de Fonck dérangent l’allié politique. Déjà, les propos qu’elle avait tenus à la télévision à l’occasion du lancement du Jeudi, selon lesquelles il ne serait pas destiné aux Portugais, sur la paraplégie de Wolfgang Schäuble, qui lui interdirait l’accession à la chancellerie allemande ainsi que ceux tenus sur la judéité reniée de Madeleine Albright, ont provoqué plus d’un haut-le-coeur. José de Matos s’interroge sur les ressentiments de la rédactrice en chef: „C’est de l’incitation à la haine, au racisme. Et cela ne concerne pas que les Portugais. Qui sait? L’année prochaine, ce sera peut-être au tour des Yougoslaves“.

Des socialistes énervés

Quoi qu’il en soit, la presse concurrente du groupe Saint-Paul pavoise. L’hebdomadaire en langue portugaise „Contacto“ dédie des pages entières à l’affaire. Tout comme le „Wort“ qui publia le 3 juillet un commentaire au vitriol intitulé „Petits esprits et pyromanes“. La polémique lusophobe de Danièle Fonck risque en effet de contribuer à compromettre la stratégie de conquête du lectorat portugais du groupe Editpress. A l’heure actuelle, le concurrent chrétien a de toutes façons de meilleures cartes en main. Le dernier sondage TNS-Ilres sur l’audience des médias tous confondus place Contacto en première position auprès de la communauté portugaise avec 63 %. Le bi-hebdomadaire en langue portugaise qu’Editpress a lancé il y a quelques années, „Correio“, traî ne avec seulement 19 %. Raul Reis estime que cette polémique fera mal au groupe Editpress: „Rien que dans mon entourage proche, deux personnes viennent d’annuler leur abonnement au Jeudi“. Plus embêtant encore, c’est la consigne donnée par le groupe à tous ses organes de ne piper mot de la polémique. Ainsi, alors que Contacto en fait ses choux gras, plusieurs internautes de bomdia.lu s’interrogent sur le silence de Correio. José Campinho, son rédacteur en chef, déclare, sur un ton gêné, qu’il ne peut s’exprimer sur la question. Reste à savoir jusqu’à quand le groupe maintiendra cette consigne qui lui nuit probablement plus qu’autre chose.

D’autant plus qu’il aurait vraiment pu s’épargner cette nouvelle sortie d’une journaliste pourtant si prompte à donner des leçons de morale, de rigueur et de discipline à son lectorat. Et les concitoyens portugais, qui constituent une grande partie de la classe ouvrière, n’ont vraiment pas mérité un tel affront, juste parce qu’ils manifestent publiquement de la sympathie pour leur équipe de football. Ils n’ont fait que démontrer un minimum d’attachement à leur pays d’origine, qu’ils ne peuvent et ne veulent naturellement pas oublier.

Mais c’est la mode des beaufs néo-réacs: sous prétexte de „rompre les tabous“, de cesser de se „voiler la face“, certain-e-s revendiquent fièrement d’être politiquement incorrects. Sous peine de courir le risque d’être incorrects tout court.


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