EXTRÊME DROITE: « C’était un attentat politique »

Øyvind Strømmen est journaliste norvégien et auteur du livre « La toile brune », dans lequel il évoque notamment qui a inspiré le massacre d’Oslo et d’Utoya, qui a lieu presque jour pour jour il y a un an.

Dans le cadre du camp d’été de la jeunesse verte qui a eu lieu le weekend dernier, Øyvind Strømmen a tenu une conférence sur son dernier livre et l’extrême-droite en général.

woxx : Les attentats commis par Anders Behring Breivik ont eu lieu il y a un an. Comment la société norvégienne a-t-elle évoluée depuis ?

Øyvind Strømmen : C’est toujours difficile à dire. Un sondage publié récemment montre que les Norvégiens sont devenus plus fiers d’être norvégiens et en même temps, ils se sont montrés moins sceptiques envers l’immigration. Je trouve cela intéressant, même s’il n’est pas évident que cela puisse être mis en relation avec le 22 juillet 2011, la date exacte des attentats. Aussi parce que les données comparatives ont été recueillies avant cette date. Je pense qu’il est encore trop tôt pour nous pour savoir comment ce drame affectera la société norvégienne. Il ne faut pas perdre de vue les 600 survivants du parti travailliste – qui est le plus important en Norvège depuis la Seconde Guerre mondiale -, qui ont été extrêmement marqués par ce qui est arrivé, mais qui ne développeront leur réel potentiel politique que dans cinq ou dix ans. Malgré cela, je pense que nous avons bien surmonté beaucoup de difficultés. Comme le procès de Breivik par exemple, qui n’a pas été le cirque médiatique auquel on aurait pu s’attendre. Finalement, c’était un procès très digne.

« Si je m’en réfère aux groupes qui ont inspiré Breivik sur le plan international, pas grand chose a changé depuis un an. Alors qu’en Norvège, on peut constater qu’ils se sont affaiblis, surtout à cause de leurs conflits internes massifs. »

Et les milieux d’extrême droite ?

Je pense qu`aujourd’hui, l’extrémisme de droite en Norvège est obstrué, notamment parce qu’il est devenu plus difficile de recruter de nouvelles personnes. D’un autre côté, si on compare notre situation à celle de la Suède par exemple, il n’a jamais autant pesé en Norvège. Et je vois le 22 juillet plutôt comme un acte de terrorisme international, plutôt que quelque chose d’intrinsèquement norvégien. Si je m’en réfère aux groupes qui ont inspiré Breivik sur le plan international, pas grand chose a changé depuis un an. Alors qu’en Norvège, on peut constater qu’ils se sont affaiblis, surtout à cause de leurs conflits internes massifs. Des conflits qui tournaient en partie autour de la question `Comment traiter cet attentat ? Comment en parler ?‘.

Quel poids politique porte l’expertise psychiatrique de Breivik ?

Je pense qu’il y aura un grand débat en Norvège sur la psychiatrie et aussi sur la psychiatrie dans le milieu judiciaire. Surtout parce que les deux expertises faites sur Breivik ont été tellement contradictoires. Personnellement, ce débat ne m’intéresse pas vraiment. Je pense qu’il est pertinent pour les questions judiciaires et pour comprendre cet homme. Mais mon domaine est la politique, et cette dimension persiste, qu’il soit pathologiquement malade ou seulement malade. Car aucune personne soi-disant normale ne serait capable d’un tel massacre. C’était un acte de terrorisme politique et non pas un tueur fou qui s’en prenait à des victimes choisies au hasard. Son manifeste est politique et on doit considérer ses actes aussi comme politiques, et dans ce contexte, l’expertise psychiatrique compte très peu.

Dans votre livre, vous décrivez le phénomène du « contre-jihadisme » – qui est une bannière commune pour toutes sortes de racistes et d’islamophobes. Est-il possible de comparer cette mouvance à l’antisémitisme européen des années 1920 et 1930 ?

Cela dépend. Le problème est que, si vous évoquez l’antisémitisme des années 1920 et 1930, vous retrouvez immédiatement le spectre de l’Holocauste. Et ce n’est pas comparable dans ce sens. Dans aucun pays européen, vous ne trouverez de campagnes menées par l’Etat contre les musulmans. Le seul groupe visé par des campagnes officielles dans une mesure comparable à celle qui visait les juifs avant l’Holocauste, ce sont les Roms. Certains Etats, comme la Hongrie par exemple, ne sont pas loin des campagnes d’autrefois.

Mais les Roms ne sont pourtant pas associés à des théories de conspiration comme les juifs autrefois et maintenant les musulmans dans les milieux du « contre-jihad ».

C’est l’autre aspect. La comparaison est très difficile, parce que l’antisémitisme dans l’opinion publique est à jamais lié à ce qui s’est passé pendant la guerre. Mais beaucoup de mouvances antisémites qui évoluaient en Europe depuis la fin du 19e siècle présentent définitivement des similarités avec ce qui se dit de nos jours contre les musulmans dans les mêmes milieux. Vous pouvez comparer les rhétoriques utilisées par des écrivains et intellectuels antisémites à celles utilisées aujourd’hui dans les milieux anti-islamiques. Car c’est presque la même chose dans le texte, mot pour mot. Il y a toujours les théories du complot, l’idée que par exemple l’ennemi interne – les marxistes, les gauchistes ou les libéraux – seraient de mèche avec l’ennemi extérieur qu’il soit juif ou musulman. En même temps, les théories du complot qui impliquaient les juifs – où le juif était identifié à la modernité, le cosmopolitisme et le matérialisme – avant la guerre étaient définitivement anti-modernes,. Par contre, les théories du complot à propos des musulmans sont à l’opposé de cela : ils sont les anti-modernistes qui nous ramèneraient directement au Moyen-Age. C’est-à-dire qu’il existe des différences assez importantes. On ne peut pas les comparer telles quelles, mais pourtant une comparaison – qui inclurait ces paramètres – serait intéressante. Toutefois, ce sera difficile, car beaucoup de personnes impliqueront l’Holocauste, alors qu’il n’y a aucune vraie raison de parler de cela dans ce contexte précis. En plus, il faut toujours garder en tête que l’Europe de nos jours connaît toujours une problématique antisémite très réelle. Certaines personnes qui parlent d’un nouveau antisémitisme, oublient que le vieux antisémitisme existe toujours. Des enquêtes d’opinion démontrent clairement que même en Europe de l’Ouest, les idées antisémites sont toujours présentes. Tandis qu’à l’Est, ces idées sont encore plus communes et profitent d’un crédit politique, car elles sont activement propagées par les partis d’extrême droite. Ces partis sont ouvertement antisémites, tandis qu’en Europe de l’Ouest, ils le sont moins ouvertement. Ce n’est donc pas vraiment l’exercice le plus facile que de raisonner sur cette question.

« Vous pouvez comparer les rhétoriques utilisées par des écrivains et intellectuels antisémites à celles utilisées aujourd’hui dans les milieux anti-islamiques. »

En général, quel est le potentiel de nuisance des cercles d’extrême droite, surtout de ceux qui propagent leurs idées par internet ?

Il y a différentes sortes de dangers. Si vous regardez l’extrémisme de droite, vous trouverez bien sûr des gens qui excusent, acclament ou même propagent la violence physique. Ceux-là sont certainement très dangereux, mais ils ne sont pas très nombreux. Le danger que des personnes évoluant dans ces cercles commettent des attentats terroristes est réel. Nous en avons vu beaucoup dans beaucoup de pays européens, comme récemment en Allemagne. Ils sont dangereux, mais à un niveau individuel et terroriste. C’est donc une affaire pour la police et les services de renseignement des différents pays, qui doivent prévenir de telles attaques. L’autre danger provient de groupes, mouvements ou partis qui n’approuvent pas la violence et qui par leur idéologie n’appellent pas à recourir à la violence, mais qui sont beaucoup plus efficaces par leur influence électorale. S’ils devaient gagner encore plus de terrain, ils pourraient changer la société européenne pour le pire. Et cela n’est pas une affaire à traiter par la police, mais c’est une affaire pour nous, en tant que société civile. Je pense que ce danger est plus grand, car il peut fondamentalement changer la société – une chose dont le terrorisme est rarement capable.

Est-ce aussi l’opportunisme politique qui encourage ces mouvements ?

Oui, vous pouvez observer que quand l’extrême droite gagne du terrain, deux tendances se manifestent. Les uns choisiront de l’ignorer, comme si ces mouvements n’existaient pas du tout et c’est dangereux, car l’extrême droite excelle de temps en temps à évoquer des problématiques dont beaucoup de gens se sentent concernés.

« En choisissant d’ignorer l’extrême droite, on risque aussi de passer à côté des raisons pour lesquelles elle a réussi à s’implanter de nouveau. »

Certains éléments relèvent de la propagande, tandis que d’autres concernent des problèmes réels et la gauche, comme les libéraux, n’ont pas réussi à contrecarrer cela. Et en choisissant d’ignorer l’extrême droite, on risque aussi de passer à côté des raisons pour lesquelles elle a réussi à s’implanter de nouveau. De l’autre côté, la réaction est plutôt de pointer l’extrême droite du doigt et de la gonfler exagérément. En propageant la peur de l’extrême droite, on se met aussi à copier ses idées, ce qui fait progresser la banalisation de ces mouvements. Donc, par la peur de perdre son électorat et l’opportunisme, des politiciens ont commencé à emprunter une rhétorique d’extrême droite. Dans certains pays européens, des sociaux-démocrates et des conservateurs ont agi de la sorte. En France par exemple, le gouvernement Sarkozy s’est mis à copier les idées du Front National. Je pense que leur faute a été de ne pas s’attaquer aux problèmes relevés par le Front National en suivant leur ligne idéologique, mais en empruntant les solutions de l’extrême droite. C’est la principale raison pour laquelle il faut les critiquer. En fait, si on regarde la problématique des banlieues françaises où exclusion sociale et extrémisme islamiste font un mélange très problématique, on doit constater que le gouvernement Sarkozy aurait pu s’attaquer à ces problèmes et ils avaient même le personnel pour le faire, comme par exemple Fadela Amara. Mais elle n’a pas été autorisée à faire ce qu’elle aurait pu. Au lieu de cela, elle a été réduite, et elle s’est laissée réduire, à un rôle de figurante.

Que peut faire la société civile contre ces phénomènes ?

Je crois que le plus important, si on veut s’attaquer à l’extrême droite, c’est de bâtir la cohésion sociale. En créant des espaces de rencontre, pour démontrer qu’il n’y a pas de distance entre personnes qui vivent porte à porte, mais qui viennent de monde différents. Il faut faire en sorte que les gens cessent d’avoir peur les uns des autres. Il faut aussi travailler à une meilleure éducation, pour vacciner les jeunes générations contre les théories du complot de toutes sortes, que ce soient les musulmans, les juifs ou le 11 septembre. Il ne faut pas oublier qu’avec internet, ces théories sont à portée de main de tous les jeunes. Ils n’ont plus besoin de s’abonner à un magazine obscur pour se radicaliser.

« La toile brune », éditions Actes Sud.


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