JEAN-PIERRE AMERIS: Les aristocrates, on les pendra

Avec « L’homme qui rit », c’est un roman peu connu de Victor Hugo qui revient sur les écrans. Si le côté politique n’est pas délaissé, le film se concentre pourtant beaucoup trop sur l’esthétique.

Visiblement, l’aristocratie ne va pas à Gwynplaine.

Honnêtement, voir un évadé fiscal jouer un pauvre forain au grand coeur n’est pas vraiment facile à avaler. Mais de toute façon, si Gérard Dépardieu est la tête d’affiche de « L’homme qui rit », il se fait facilement voler la vedette par le jeune Marc-André Grondin et Christa Théret. En fait, Depardieu joue moins le rôle d’Ursus le forain que lui-même. Mais passons. « L’homme qui rit » est Gwynplaine, un garçon enlevé à ses parents par des « comprachicos » – une bande de receleurs d’enfants et surtout une invention de Victor Hugo. Horriblement mutilé au visage, on lui a tailladé un rire d’ange qui fait qu’il sourit en permanence, il est abandonné par ses tortureurs sur la côte anglaise. Ainsi erre-t-il dans la nuit froide pour trouver un refuge. Mais avant de tomber sur Ursus, il arrache à la mort certaine une jeune fillette, Déa, qui gisait dans les bras de sa mère morte de froid. Une fois accueillis dans la cabane ambulante du forain, ils forment une petite famille à quatre : Ursus, le petit escroc au grand coeur, Déa, dont ils remarquent très tôt qu’elle est aveugle, Gwynplaine et Homo, le loup domestiqué par Ursus.

Avec les années, le talent de Gwynplaine pour attirer les foules avec son visage monstrueux perce de plus en plus. Cela pousse la petite troupe à délaisser totalement la vente de pharmacopées et autres charlataneries pour le spectacle du visage mutilé de Gwynplaine avec l’apport de Déa, à laquelle il voue un amour pur – normal, vu qu’elle est la seule à ne jamais avoir vu son visage. Mais comme dans toute bonne histoire, le malheur arrive à un moment ou un autre : c’est dans Londres, où ils se sont installés dans le quartier des forains et où ils commencent à connaître la gloire, que l’aristocratie – nous sommes au 17e siècle – s’en mêle. D’abord sous la forme d’une duchesse qui essaie de séduire Gwynplaine à plusieurs reprises. Mais celui-ci refuse toujours, par amour pour Déa, mais aussi parce que le monde de l’aristocratie le répugne. Finalement, la vérité sur sa provenance éclate : Gwynplaine est un lord lui-même. On l’avait enlevé à ses parents à cause d’une intrigue familiale. Reconduit dans les rangs de ses pairs, il s’apprête alors à changer la politique aristocratique en tenant un vibrant discours devant les parlementaires?

« L’homme qui rit » est considéré comme le roman le plus politique de Victor Hugo. On y retrouve des thèmes chers à l’auteur comme la critique des injustices et l’éloge des pauvres gens. Si le roman n’est pas tellement connu, cela tient en premier lieu à sa complexité. Certes, on y retrouve quelques éléments classiques comme le monstre aimable, une figure déjà exploitée dans « Notre Dame de Paris », où la vie des pauvres, comme dans « Les Misérables ». Mais déjà dans le roman, la complexité prend le dessus, le menant au bord de l’incompréhensible. A l’époque, Barbey d’Aureyvilly avait raillé justement Victor Hugo pour la « monstruosité » de son oeuvre. Dans le film, cette complexité a été distillée par les scénaristes et certains aspects du roman ne sont pas repris ou carrément changés, comme la fin. Cela apporte un peu de fraîcheur, mais donne un aspect un peu trop hollywoodien à l’affaire, en se concentrant trop sur l’histoire d’amour entre Gwynplaine et Déa. Dommage en somme, car l’aspect politique des romans de Victor Hugo est constamment ignoré par les grandes productions qui en sont tirées.

A l’Utopia.


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