GALERISTE: Un lieu en retrait

Galeriste depuis presque 20 ans, Martine Schneider a réalisé un rêve avec la création de „beaumontpublic & königbloc“. Elle nous a parlé de son travail et de ses motivations dans ce cadre lumineux, calme et accueillant qu’est sa galerie.

woxx: La galerie Beaumont existe depuis 1983. En mars 2001 vous vous êtes installés avenue Gaston Diderich. Pourquoi ce changement de lieu?

Martine Schneider: Dans l’ancienne galerie nous avions des problèmes avec des dégâts causés par l’eau et je n’ai pas vu que cela allait s’améliorer.

D’autre part, j’avais le souhait de transmettre mon travail d’une autre façon. Dès lors, j’ai pris ce dégât comme motif pour réaliser un rêve: je voulais un lieu d’exposition en retrait, où les gens viennent voir des oeuvres, des livres, faire des rencontres, dans un rythme qui n’est pas celui que nous rencontrons dehors dans les rues, mais en toute tranquillité et sans hâte.

Vous dites „un lieu en retrait“ … Les gens viennent-ils encore spontanément aux galeries ou faut-il faire beaucoup de publicité?

Il y a 30 à 40 ans, les gens au Luxembourg n’avaient pas accès à la culture contemporaine, même pas aux musées d’art moderne. Ce qui, jusqu’à nos jours, n’existe pas ici c’est un véritable „paysage culturel“: c’est-à-dire un pays où il y a une université, des étudiants, des artistes, des écoles et des livres, ce qui permettrait un certain retour à la base. Donc jadis déjà, c’était grâce aux invitations, à la publicité, aux médias que les gens voulaient apprendre à connaître l’art moderne.

Je veux transmettre l’art d’une façon plus naturelle en disant: „Venez, entrez et regardez si vous pouvez en tirer quelque chose“, ce qui ne veut pas seulement dire achetez une oeuvre. Je suis contente lorsque je réalise bien mon programme. Me retirer signifie pour moi une réaction au tourisme qui règne dans les centres, ainsi qu’au rythme qui y est à la mode.

Lorsqu’on vient à la galerie „beaumontpublic & königbloc“, on traverse une allée qui longe votre maison et le jardin … Est-on chez vous, dans un lieu public ou semi-privé?

Non, vous n’êtes absolument pas chez moi! Je sors de la maison pour venir travailler à la galerie. C’est un hasard que ce soit la porte à côté, ce qui me facilite beaucoup la vie. Vous n’êtes donc pas du tout dans le privé, mais dans un lieu public.

En plus, il s’agit d’une institution culturelle qui vit de sponsors, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas seulement d’une galerie. Je réalise mes projets ensemble avec des chargés d’affaires qui paient. Un projet peut être une idée d’un instigateur ou d’un artiste, mais que je poursuis uniquement s’il fait sens en ce lieu. Après 20 ou 30 ans, je pense avoir un sentiment pour ce qui pourrait être intéressant ici.

Qu’est-ce qui a été important pour vous au niveau de l’architecture de la galerie?

Ce terrain avait des limites dues à la loi urbaine. Nous avons opté de faire de ces limites des qualités. J’ai attaché beaucoup d’importance à ce que la lumière entre par le nord et que l’entrée soit longue pour que les gens puissent laisser derrière eux ce qu’ils ont dans la vie de tous les jours. C’est presque comme un ballet où vous circulez et où vous faites l’expérience des différentes fonctions, d’une pièce à l’autre.

Dans l’entrée de la galerie, je voulais offrir la possibilité aux gens de lire des livres qu’ils peuvent emporter à la maison. En fait, j’ai commencé ce travail avec Monsieur König. Il m’envoie tous les trois mois un „bloc“ de livres qu’il choisit, par exemple le Beuysbloc. Ces blocs ont pour moi une aura comparable à celle d’un bloc d’oeuvre d’art.

Je voulais également une salle de projection parce que je trouve que le film est un élément incroyable pour véhiculer l’art. A l’étage, j’ai une pièce que je m’imaginais comme une serre, avec des livres également et qui est mon bureau. Ainsi l’espace se crée à travers les fonctions auxquelles il est destiné.

Selon quels critères choisissez-vous les artistes que vous exposez?

En fait, j’ai transformé un problème en vertu. Je suis née en 1943, et j’ai un problème avec la guerre, avec ce que les gens sont capables de se faire entre eux. Mais j’ai trouvé du réconfort dans l’art, que ce soit dans les livres, les films ou les oeuvres. J’y trouve des partenaires, qui éprouvent la même chose que moi. Ainsi, je ne suis plus seule avec mon problème.

Après la guerre, on a exposé énormément la „glorieuse“ Ecole de Paris au Luxembourg. Je voulais montrer un art plus expressif, j’ai donc montré des artistes allemands. Je voulais comprendre ce que font les gens confrontés au même problème en Allemagne. J’ai aussi choisi les actionnistes, Joseph Beuys ou encore Bruce Nauman, toujours en fonction de ce „puzzle personnel“ que je me compose.

Pensez-vous qu’une galerie a un rôle à accomplir dans notre société?

Je suis très modeste et je ne me fais pas trop d’illusions. Une galerie est un endroit qui consomme énormément d’argent. On vit dans un pays aisé et on a tendance à croire que tout ce qui est en relation avec l’argent est mauvais. Que, d’un côté, une galerie ait besoin de vendre quelque chose, afin de survivre et de suivre le marché, qui est horripilant, et que, de l’autre, je veux montrer un art, qui apporte une morale ou une beauté aux hommes, ce sont pour moi des choses qui vont de pair. Je dirai que ce n’est pas la galerie qui doit jouer ce rôle, mais l’artiste et son oeuvre.

Les conférences me font beaucoup de plaisir: on invite des personnes qui peuvent parler de la philosophie d’un jardin, etc.. Ces gens ont un besoin de communiquer la joie de vivre et la beauté. Notre monde est cruel, mais la beauté existe aussi. Il faut donc nuancer tous ces points et une galerie regroupe certainement tout ça. Nous avons choisi de ne pas jouer un rôle pédagogique mais de traiter l’art de façon à ce qu’il fasse plaisir aux gens.

Vous organisez régulièrement ces conférences-débats, la prochaine étant le 21 avril. De quoi s’agit-il plus exactement?

Les gens viennent à ces conférences pour un thème qui les intéresse: que ce soit pour les jardins, que ce soit pour écouter Enrico Lunghi du Casino, etc. Ils ne se sentent pas du tout observés, il n’y a aucun danger, ils peuvent poser des questions. Après la conférence, ils peuvent se restaurer à un buffet que nous préparons avec beaucoup d’amour.

On dit souvent que les vernissages sont mondains et que les artistes détestent les vernissages. Entre-temps je les comprends. Ces conférences par contre, sont des réunions plus libres. Des réunions où les gens n’ont peut-être que le désir d’entrer en contact avec d’autres personnes autour d’un sujet et où il n’y a pas de hiérarchie.


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