AVORTEMENT: Lissage

von | 11.07.2014

Moins rĂ©volutionnaire que le mariage pour tous, mais pas moins importante : l’adaptation des règles concernant l’avortement est aussi un moyen de rĂ©parer les erreurs de 2012 – elle dĂ©montre en outre que la coalition n’avance que sur la politique sociĂ©tale.

Pas satisfaits à cent pour cent : Maddy Muhlheims et Gilbert Pregno de la Commission consultative des droits de l’homme.

Quand, en novembre 2012, l’ancienne coalition entre CSV et LSAP s’est dĂ©cidĂ©e enfin Ă  mettre en place une nouvelle rĂ©glementation sur l’avortement – ce qui ne constituait pas un geste de bonne volontĂ© de sa part, mais donnait juste suite Ă  une rĂ©solution de l’assemblĂ©e parlementaire du Conseil de l’Europe – la bataille fut âpre. Et le rĂ©sultat, somme toute, minable. La deuxième consultation allait rester obligatoire et l’avortement resterait inscrit au code pĂ©nal. Deux dispositions donc qui insultaient la libertĂ© des femmes Ă  prendre leur dĂ©cision en toute souverainetĂ©. Deux dispositions aussi qui contrecarraient toujours une des prĂ©dispositions de l’ancienne loi de 1978 sur la prĂ©vention de l’avortement clandestin. A l’Ă©poque, cette loi avait mis l’ensemble de la droite en Ă©moi : le CSV, qui redoutait une rĂ©pĂ©tition du drame de la bataille pour l’euthanasie au parlement et qui avait donc fait le forcing contre son partenaire junior socialiste, et l’ADR qui, face aux positionnements ultracatholiques de son prĂ©sident d’alors, Fernand Kartheiser, avait frĂ´lĂ© l’implosion avec le dĂ©part de deux de ses dĂ©putĂ©s.

Moins de deux ans et un Ă©quilibre politique renversĂ© plus tard, la situation est largement diffĂ©rente. Et comme avec le mariage pour tous, le gouvernement, et en l’occurrence le ministre de la Justice Felix Braz, est prompt Ă  ajuster les lois luxembourgeoises au juste progrès – comme toujours dans le sociĂ©tal, gĂ©nĂ©ralement parce que cela ne coĂ»te presque rien, mais peut rapporter l’approbation de l’Ă©lectorat de la coalition.

Adaptation sans prévention

Première grande nouveautĂ© du projet de loi 6683 : « La lĂ©gislation relative Ă  l’interruption volontaire de grossesse ne fera plus partie du Code pĂ©nal et sera intĂ©grĂ©e dans la loi du 15 novembre 1978. Â» En d’autres mots, l’avortement n’est plus passible de peine pĂ©nale. Vraiment ? Les jeunes conservateurs du CSJ, une des rares organisations Ă  avoir rĂ©agi au projet de Braz, relèvent quant Ă  eux une « supercherie Â». La cause en est une disposition qui introduit les mĂŞmes vieilles sanctions contre la femme qui avorte hors du cadre de la nouvelle loi. Ce qui veut dire, pour le CSJ, que le gouvernement maintient la pĂ©nalisation, juste Ă  un autre endroit que l’ancienne loi. C’est un peu le monde Ă  l’envers : de jeunes conservateurs qui reprochent Ă  un gouvernement qui se veut progressiste de ne pas aller assez loin.

Pourtant, un autre organe qui a aussi rĂ©agi, la Commission consultative des droits de l’homme (CCDH), ne voit pas cette disposition du mĂŞme oeil : « En tant que CCDH, nous acceptons que l’IVG reste criminalisĂ©e si elle se passe hors du cadre lĂ©gal prĂ©vu par la nouvelle loi Â», a indiquĂ© Maddy Muhlheims de la CCDH, en marge d’une confĂ©rence de presse tenue mercredi passĂ©.

Si la CCDH ne semble pas avoir le mĂŞme problème avec le projet de loi 6683 que les jeunes conservateurs, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de critiques, ni de recommandations Ă  formuler. Mais en premier lieu la CCDH – d’ailleurs saisie par le gouvernement en avril 2014 – se « rĂ©jouit que le projet de loi suive les recommandations qu’elle avait formulĂ©es dans ses avis Â» sur le projet de loi de 2012. Elle « constate avec satisfaction que le gouvernement entend redresser dans les meilleurs dĂ©lais le statut de la femme enceinte dĂ©cidĂ©e Ă  recourir Ă  une interruption volontaire de grossesse non dĂ©sirĂ©e et confirmer son autonomie dans la prise de dĂ©cision courante Â». Maddy Muhlheims a prĂ©cisĂ© se rĂ©jouir particulièrement du fait que l’IVG ne soit plus dĂ©pendante d’une autorisation, mais
devenue purement une interruption à délai.

En somme, les revendications satisfaites de la CCDH correspondent largement aussi Ă  celles du collectif « Si je veux Â», qui protestait encore contre la rĂ©forme de 2012 mais qui ne s’est pas manifestĂ© – et pour cause – lors de la prĂ©sente rĂ©forme. A l’Ă©poque, le refus du caractère obligatoire de la deuxième consultation de la femme enceinte Ă©tait son principal cheval de bataille. Celui-ci a disparu, tout comme l’obligation de la femme de signer une dĂ©claration Ă©crite avant l’IVG ? dans le futur une confirmation orale suffira.

La loi de 1978 jamais mise en oeuvre.

Pourtant, la deuxième consultation n’a pas disparu, mĂŞme en n’Ă©tant plus obligatoire – sauf pour les mineures. C’est en tout cas ce qu’espère la CCDH, qui souhaite mĂŞme que celle-ci soit ouverte aux hommes et aux parents de la femme, qui eux aussi pourraient avoir besoin d’aide. La CCDH recommande donc au gouvernement de « garantir aux femmes, souhaitant faire ou ayant pratiquĂ© une interruption volontaire de grossesse, l’offre de consultation dans un service d’assistance psychosociale, de qualitĂ© et de neutralitĂ© Â». Et aussi de garantir les ressources humaines et financières de ces services. Un autre point sur lequel la CCDH insiste, car il n’est pas assez clarifiĂ© dans le texte prĂ©sentĂ© par Braz, concerne les personnes Ă  besoins spĂ©cifiques. Selon la commission, il manquerait des prĂ©cisions pour garantir leur bonne prise en charge.

Mais c’est sur le sujet de l’information, voire de l’Ă©ducation sexuelle, que le bât blesse pour la CCDH : « MĂŞme si le prĂ©cĂ©dent gouvernement a mis en place un plan d’Ă©ducation sexuelle et affective, ce dernier n’est pas entièrement transposĂ© Â», constate Maddy Muhlheims. Certes, elle se rĂ©jouit d’une rĂ©ponse parlementaire au dĂ©putĂ© ADR Fernand Kartheiser du ministre de l’Education Claude Meisch sur l’Ă©ducation sexuelle, dans laquelle il promet de rĂ©agir vite et de mettre en place une stratĂ©gie transversale dès l’Ă©cole primaire mais la CCDH regrette le manque d’une formation obligatoire pour tous les enseignants en vue d’un cours interdisciplinaire. Ce serait le seul moyen pour arriver Ă  « encourager les hommes et les femmes Ă  adopter un comportement responsable dans la relation sexuelle et affective, afin qu’ils soient mieux outillĂ©s pour assumer leur responsabilitĂ© dans la procrĂ©ation et aussi dans la parentalitĂ© Â».

C’est que le Luxembourg dans ce domaine a longtemps traĂ®nĂ© les pieds. Sous les gouvernements prĂ©cĂ©dents, c’Ă©tait certainement aussi Ă  cause de la peur d’affronter l’Eglise catholique et autres milieux plus conservateurs que les choses n’ont pas bougĂ©. Alors que, depuis 1978, les gouvernements successifs avaient tous les outils en mains pour pallier la situation : « La loi de 1978 Ă©tait extrĂŞmement progressiste pour l’Ă©poque. Mais elle n’a jamais Ă©tĂ© pleinement appliquĂ©e, surtout en ce qui concerne l’Ă©ducation sexuelle Â», regrette le nouveau prĂ©sident de la CCDH, Gilbert Pregno. Et de rappeler des colloques internationaux sur la question ayant eu lieu au Luxembourg, pendant lesquels les experts locaux faisaient piètre figure.

Il reste encore du pain sur la planche avant que le projet de loi 6683 – qui ne sera pas votĂ© pendant la session en cours – passe devant les parlementaires : la possibilitĂ© de quelques amendements çà et lĂ  n’est donc pas exclue. Car la voie semble assez libre et la rĂ©sistance plutĂ´t molle : exceptĂ© un avis sĂ©parĂ© et donc minoritaire du Conseil d’Etat – qui devrait provenir de la mĂŞme frange conservatrice de la haute corporation qui s’Ă©tait dĂ©jĂ  opposĂ©e au mariage pour tous -, seuls les « usual suspects Â» de l’asbl « Pour la vie naissante Â» ont signifiĂ© leur opposition fondamentale Ă  l’assouplissement de l’IVG. Malheureusement pour eux, ils ont 36 ans de retard.

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