PILE OU FACE (2): „Je veux garder ma libertĂ©“

von | 19.12.2003

Si le papillon bat des ailes en Asie, le monde change.“ (Lao-Tse)

Jeannot Schmitz: „Si on est prĂŞt Ă  affronter les dĂ©fis, on peut travailler n’importe oĂą.“

Les cheveux longs, des petites lunettes „Ă  la Trotski“- on pourrait s’imaginer que Jeannot Schmitz fait partie d’un groupe de musique ou d’un mouvement Post-soixante-huitard. C’est pourtant au Bureau des Enregistrements et domaines qu’il nous accueille. Surprise.

Woxx: Jeannot, que faites- vous pendant les heures de bureau?

Jeannot Schmitz: Je travaille dans un service de l'“Enregistrement“ qui concerne l’application directe d’un taux de TVA infĂ©rieur au taux normal. Je reçois le courrier des demandeurs, je le trie, et je vĂ©rifie si les demandes sont bonnes pour accord ou Ă  refuser.

Vous consacrez une bonne partie de votre temps libre Ă  des activitĂ©s sociales. Vous animez une Ă©mission sur Radio Ara, „Iwert d’Maueren ewech“, et vous ĂŞtes prĂ©sident de l’a.s.b.l. Infoprison. De quoi s’agit-il plus exactement?

„Infoprison“ fournit des informations concernant la vie carcĂ©rale. Les demandeurs peuvent ĂŞtre aussi bien des avocats que des politiciens, des parents des personnes incarcĂ©rĂ©es, ou encore les dĂ©tenus eux-mĂŞmes. On essaye de satisfaire leur demande en les orientant vers les services spĂ©cialisĂ©s susceptibles de les aider. Parfois, des personnes qui ont des problèmes d’endettement, de logement ou de travail nous demandent d’intervenir auprès d’autres institutions. On donne un coup de main, mais on les met aussi devant leurs responsabilitĂ©s: C’est eux qui doivent s’investir.

Vous n’avez pas l’air très „fonctionnaire“

Après mes Ă©tudes secondaires „classiques“, je me suis dit qu’afin de rĂ©ellement apprendre ce qui m’intĂ©ressait – Ă  l’Ă©poque, c’Ă©tait la psychologie, la psychiatrie et l’Ă©conomie – je devais faire encore cinq ou six annĂ©es d’Ă©tudes. Or, jusque lĂ , j’avais plus appris de la vie que de l’Ă©cole … j’ai donc dĂ©cidĂ© de faire l’examen-concours de l’Etat. Je l’ai rĂ©ussi et je suis entrĂ© Ă  l’Enregistrement. Au dĂ©part, je ne voulais y rester qu’une dizaine d’annĂ©es, mais j’y suis toujours. Souvent, on croit que ce n’est qu'“en haut“ que ça se joue, mais j’ai vu que mĂŞme un petit fonctionnaire peut faire bouger les choses, si il y met du sien. En fait, si on est prĂŞt Ă  affronter les dĂ©fis, on peux travailler n’importe oĂą.

Quels sont ces défis pour un fonctionnaire?

Parmi les plus importants se trouvent celui de veiller Ă  ce que les lois s’appliquent Ă  tout le monde, Ă©viter les abus, et traiter les clients sur un pied d’Ă©galitĂ©.

Vous ĂŞtes donc restĂ© dans l’administration Ă  cause de votre sens humanitaire du travail?

Bien entendu. Si je n’Ă©tais pas motivĂ©, j’arrĂŞterais. Ceci dit, il est Ă©galement vrai qu’un travail comme celui-ci, outre sa stabilitĂ©, donne une certaine libertĂ© pour faire d’autres choses.

On dit parfois que les fonctionnaires sont des fainéants. Seriez-vous une exception à la règle?

Pas du tout, il y a beaucoup de fonctionnaires motivés par le service aux citoyens. Des fainéants, on en trouve aussi dans les entreprises.

D’oĂą vous vient votre intĂ©rĂŞt pour la condition des personnes incarcĂ©rĂ©es?

A l’âge de 16 ans, je suis entrĂ© en contact avec le centre autogĂ©rĂ© des jeunes de Luxembourg-ville, dont j’ai Ă©tĂ© le prĂ©sident pendant plusieurs annĂ©es. On s’engageait beaucoup au niveau de l’Ă©cologie. Plus tard, je me suis engagĂ© auprès des Verts alternatifs, mais je ne voulais pas me limiter Ă  la militance dans un parti politique, je prĂ©fĂ©rais des initiatives plus „Ă  la base“. On a créé l’a.s.b.l. „Direkt Demokratie“. J’Ă©tais actif dans les radios pirates et notamment dans l’atelier de radio „UkaWeechelchen“ (ARU), auquel participait le centre des jeunes. Ensuite, on a créé „Radio Radau Letzebuerg“, qui est Ă  l’origine de „Radio Ara“. A „Radau“, suite Ă  la lettre d’un dĂ©tenu, j’ai commencĂ© Ă  rĂ©aliser une Ă©mission sur la prison. A l’Ă©poque, il s’agissait d’un champ totalement oubliĂ© par les mĂ©dias luxembourgeois. A partir de ce moment, je me suis familiarisĂ© au fur et Ă  mesure avec le monde carcĂ©ral. J’ai aidĂ© Ă  prĂ©parer une fĂŞte en Ă©tĂ© et j’ai voulu organiser d’autres activitĂ©s, comme des cours, par exemple. Je me suis quelque peu heurtĂ© Ă  l’administration, qui ne croyait pas avoir les moyens pour m’aider. Des dĂ©tenus m’ont demandĂ© de crĂ©er une association „extĂ©rieure“, afin d’informer le public sur la rĂ©alitĂ© „Ă  l’intĂ©rieur“. Selon eux, les mĂ©dias n’Ă©taient pas objectifs et n‘ informaient le public que dans le sens du parquet. Par ailleurs, ils estimaient qu’on n’informait pas sur les raisons des crimes … C’est pourquoi nous avons créé „Infoprison“, avec des anciens dĂ©tenus et des familles concernĂ©es.

Apparemment, vous aimez les dĂ©fis. Mais croyez-vous rĂ©ellement qu’il est possible d’amĂ©liorer les conditions de vie des personnes dĂ©tenues Ă  travers des initiatives comme la vĂ´tre?

Pour amĂ©liorer les choses, il faut des personnes engagĂ©es. Il faut des initiatives de base, populaires, Ă  l’extĂ©rieur, mais il faut aussi une certaine organisation de la part des personnes directement concernĂ©es. Il faut aussi des personnes ouvertes au niveau de la direction, qui essayent d’intervenir auprès de l’administration pĂ©nitentiaire. Toutes les roues doivent rouler.

Voudriez-vous travailler pour l’administration pĂ©nitentiaire?

Non! En tant que fonctionnaire de l’administration pĂ©nitentiaire, j’aurais des restrictions. Je perdrais une certaine libertĂ© de pensĂ©e. Je crois que je peux faire plus en restant „en dehors“. Si mon travail rĂ©munĂ©rĂ© n’est pas directement liĂ© Ă  tout le reste, c’est parce que je veux garder ma libertĂ©, sans interfĂ©rences. Dans une administration pĂ©nitentiaire, il faut un regard extĂ©rieur. Ce qui ne signifie pas que celui-ci a toujours raison.

D’après Alexis de Tocqueville, les dĂ©mocraties se jugent Ă  l’Ă©tat de leurs prisons. Etes-vous d’accord?

On devrait dire la mĂŞme chose par rapport aux Ă©coles ou aux hĂ´pitaux. La prison ,ce n’est qu’une partie, une pièce de l’image. Au Luxembourg, la prison a une bonne façade, mais il faudra toujours essayer de voir ce qu’il y a derrière celle-ci.

A qui s’adresse votre Ă©mission du vendredi soir sur Radio Ara?

Aux dĂ©tenu(e)s, aux gens qui n’ont rien Ă  voir avec la prison, et pour lesquelles l’Ă©mission est une petite fenĂŞtre ouverte sur ce monde-lĂ . L’Ă©mission est un moyen de sensibilisation sur l’existence de la prison, tout d’abord, et sur les diffĂ©rents aspects qui y sont liĂ©s, ensuite.

Considérez-vous votre vie familiale comme une partie importante de votre engagement?

Pour ĂŞtre bien assis, il faut au moins trois pieds: un bon mĂ©tier, une famille ou un entourage social direct et un engagement qui va au delĂ  du privĂ©. Etre membre d’une sociĂ©tĂ©, c’est s’engager pour celle-ci.

Après toutes ces annĂ©es d’engagement auprès d’Infoprison, quelle conclusion en tirez-vous?

Que ça vaut le coup. Et qu’il serait bien que de nouvelles personnes s’engagent, pour donner une nouvelle dynamique.

Quel est le fil conducteur entre les différents aspects de votre vie?

La volontĂ© d’agir pour que les droits de chacun soient respectĂ©s.

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