ANTON CORBIJN: Les coulisses de l’antiterrorisme

Le réalisateur atypique Anton Corbijn essaye de surprendre avec sa nouvelle production « A Most Wanted Man », basée sur le roman de John le Carré, sans pourtant détonner dans sa filmographie.

Le regretté Philip Seymour Hoffman dans un de ses derniers rôles – même s’il disparaît constamment derrière un écran de fumée de cigarette, sa performance à elle seule vaut le coup d’aller voir « A Most Wanted Man ».

Lorsqu’un clandestin moitié russe, moitié tchétchène, musulman et présumé islamiste débarque à Hambourg, les services secrets allemands et américains s’affolent. D’autant plus que celui-ci réclame l’héritage de son père, une fortune conséquente, sale et endormie sur des comptes bancaires. Il s’ensuit une course contre la montre pour découvrir les réelles intentions de cet immigré. La quête aux informations va finir par prendre la forme d’un bras de fer entre les différents services de renseignement. L’entité du récit est fondée sur les dialogues ; c’est à travers eux que l’intrigue se construit. Le scénario, très bien ficelé, transcrit minutieusement l’atmosphère générale du long métrage qui est mystérieuse et confuse.

Le suspense est créé par le manque d’informations et d’indices qui laisse le spectateur dubitatif jusqu’à la fin. La psychologie des personnages n’est pas prise en compte, seuls leurs actes nous sont rapportés. De plus, ceux-ci évoluent dans un climat où la méfiance est le mot d’ordre ; une expressivité toute en retenue est le point commun à tous les personnages. L’absence d’action, pour ainsi dire, des services secrets allemands accentue la critique très flagrante face aux méthodes violentes, agressives et irréfléchies des Américains. Pourtant, très loin de délimiter les clans, ou encore de dévoiler les réelles intentions des uns ou des autres, l’intrigue évolue comme derrière un nuage opaque. D’ailleurs ce n’est certainement pas pour rien que le protagoniste, fumeur invétéré, n’apparaît quasiment que derrière la fumée de sa cigarette.

Ce détail anodin, qui prend tout son sens dans le contexte du film, se reflète également dans le choix précis des lieux et décors, tout comme de la photographie. L’appartement en rénovation, qui deviendra le refuge d’Issa, le clandestin tant recherché, est plus que représentatif de sa situation et du contexte général dans lequel les personnages évoluent. Il fait écho à la prison, au monde en reconstruction. Les murs en plastique sont l’ultime métaphore du faux sentiment de sécurité et d’espace privé que l’on ressent derrière eux ; ils ne nous protègent plus, d’autant plus que l’appartement est truffé de micros et caméras.

L’ambiance globale, tendue et réflexive, est intensifiée par le montage inhabituel. Les changements de scène ont lieu de manière abrupte, et opèrent comme une réelle rupture. Non seulement cette méthode contribue à exposer de manière réaliste la problématique du terrorisme ainsi que les nombreux aspects qui y sont rattachés, mais elle confère également un rythme saccadé au récit.

Corbijn a mis un point d’honneur à ce que son oeuvre soit cohérente et mette en lumière certaines des grandes problématiques actuelles. Paradoxalement, au montage, les acteurs ont un jeu fluide et discret mais intense. D’ailleurs le casting est impressionnant : Philip Seymour Hoffman nous offre une de ses meilleures performances, toute en profondeur. Il en serait presque transcendant tellement il convainc par sa présence et son regard. Willem Dafoe et Rachel McAdams, dans leurs rôles plus humanisés, brillent par la sensibilité qu’ils savent incarner. Il faut aussi souligner la participation de Vicky Krieps dans un rôle secondaire, qui complète sans faux pas cette équipe de grands noms du cinéma.

Même si le thriller de Corbijn en décevra certains de par son caractère intellectuel et inhabituel, il est pourtant indubitablement un long métrage de grande qualité qui vaut la peine d’être apprécié.

A l’Utopolis Kirchberg.


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