THÉÂTRE: Contre la montre

« Race », actuellement au TOL, interroge sur la notion de culpabilité et l’omniprésence du racisme, tout en distillant savamment le venin du doute.

La fin justifie-t-elle les moyens ?
Deux conceptions opposées
de la justice s’affrontent,
et le spectateur hésite. (Photo : Ricardo Vaz Palma/TOL)

Formulons tout d’abord une précision que tous les articles sur la pièce se doivent désormais de mentionner : oui, le fait divers qui lui sert de point de départ – le viol présumé d’une femme noire par un homme blanc et riche dans un hôtel – rappelle les événements du Sofitel de New York en mai 2011 ; non, David Mamet, qui l’a écrite en 2009, n’a pu tirer aucune inspiration des frasques hôtelières de l’ex-directeur du FMI.

Avec l’arrogance de la richesse, Charles Strickland se présente donc dans un cabinet d’avocats afin d’être défendu. Les deux associés, l’un noir et l’autre blanc, sont épaulés par une jeune stagiaire noire. C’est précisément à cause de cette « mixité raciale » revendiquée que le violeur présumé a choisi ce cabinet, conscient de la force symbolique d’une telle affaire dans une Amérique toujours polarisée. Mais est-ce bien un premier choix ? Les avocats apprennent vite que leur client potentiel a été rejeté par un ténor du barreau et iront de surprise en surprise avant de décider, contraints par une action irréfléchie – ou peut-être pas ? – de leur stagiaire, d’assurer sa défense.

Si la metteure en scène Véronique Fauconnet a choisi cette pièce, c’est d’abord « parce qu’elle est tellement bien écrite ». En effet, Mamet donne à entendre des répliques ciselées, dont pas un mot de trop ne dépasse, tout entières déployées vers d’innombrables grilles de lecture qui assaillent le spectateur, lequel a tout intérêt à rester attentif. Les personnages nous gratifient donc d’un feu d’artifice de paroles qui constituent autant de pièces d’un immense puzzle. Un puzzle qui, au final, s’avérera suffisamment incomplet pour qu’il force la réflexion.

Un serpent de mer

En une heure et demie, toute la palette des discriminations est évoquée, même si l’on sent bien que l’auteur force quelque peu la critique de la discrimination positive à l’américaine. Si le trait n’est pas exagérément appuyé, on décèle cependant l’influence de la conversion du dramaturge au conservatisme, annoncée publiquement en mars 2008 dans un article du « Village Voice », un journal gratuit new-yorkais. Les affres du doute sur la culpabilité de Strickland sont plus classiques et déjà traitées – on pense notamment à « Twelve Angry Men » -, mais un salutaire rappel pour un système judiciaire où plaider coupable peut quelquefois s’avérer le meilleur choix même si l’on est innocent. La profusion de sujets abordés ne doit cependant pas masquer celui qui hante la pièce de bout en bout, et qui a bien évidemment fait l’objet de la plupart des questions adressées aux comédiens lors de la rencontre organisée après la représentation du 14 novembre dernier : le racisme.

Steeve Brudey, qui joue l’associé noir avec une réserve faisant écho à l’éclat de son partenaire Jérôme Varanfrain, remarque que la question raciale constitue le serpent de mer de ce texte : qu’on s’en éloigne un instant pour discuter le processus d’embauche de la stagiaire ou un point de droit précis, et elle revient comme un boomerang rappeler qu’elle travaille chacun de nous. Et cela malgré les nombreuses opinions scientifiques réfutant l’existence de races humaines distinctes d’un point de vue génétique. « Le racisme est malheureusement universel », glisse la metteure en scène – et, dans la pièce comme dans la vie, il n’est évidemment pas à sens unique.

Pas étonnant donc que la discussion se développe sur la difficulté d’être un acteur noir dans le théâtre et le cinéma francophones d’aujourd’hui. Les rôles d’hôtesse d’accueil ou de prostituée sont monnaie courante pour les comédiennes de couleur, ironise Sandy Lewis Godefroy qui campe Susan, la stagiaire d’abord effacée qu’on découvre habile manipulatrice. La jeune actrice avoue d’ailleurs ne pas toujours partager les opinions tranchées de son personnage, un cas de figure évidemment courant mais qui ici, devant la violence à peine feutrée de certains propos, constitue un défi particulier pour l’incarner. Joël Delsaut, l’accusé arrogant qui perd vite de sa superbe, insiste lui sur l’effort de réflexion que doit faire le spectateur, à qui aucune certitude n’est offerte.

On perçoit en filigrane dans le discours des acteurs toutes les interrogations qu’une pièce aussi riche en prises de positions, souvent à l’encontre du politiquement correct, a pu provoquer lors de la mise en place du spectacle. Véronique Fauconnet avoue d’ailleurs que les répétitions n’ont pas été un long fleuve tranquille et qu’elle s’est nourrie de l’opposition des idées pendant la conception du spectacle. Raison de plus pour aller voir le résultat : une pièce intelligente servie par une mise en scène efficace, des décors sobres qui valorisent un discours prolixe, et des comédiens talentueux.

Jusqu’au 5 décembre au Théâtre ouvert Luxembourg (les dates des représentations figurent dans notre agenda). Egalement le 2 décembre à la maison de la culture d’Arlon dans une production du Théâtre Le Public de Bruxelles.


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