HAITI: La perle exsangue

Le festival „Un autre regard sur Haïti“ à la Kufa brosse le portrait de la „perle des Antilles“. Coup d’oeil sur un pays à la dérive.

En sortant de l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince, on est immédiatement happé par l’ambiance frénétique qui règne dans les rues de la capitale. Voitures, camionnettes et taptaps attendent en files bigarrées, klaxonnent, essaient de se frayer un chemin à travers les bouchons quotidiens. Les routes endommagées sont difficilement praticables, les vélos et les piétons essaient tant bien que mal de trouver leur chemin sans être frôlés par les véhicules. Les ondes de chaleur torride mêlées aux gaz d’échappement et aux effluves fétides des égouts rendent l’ambiance difficilement supportable. Ici et là une odeur épicée de banane frite ou de griot (morceaux de viande de porc grillé) vient chatouiller les narines du promeneur.

Les voies de la capitale offrent une vision désolante. Les détritus envahissent les trottoirs et les cours d’eau. L’accès à l’eau potable constitue un problème majeur au sein de la population. Les infrastructures de captage et d’acheminement d’eau manquantes et l’eau en grande partie polluée augmentent le risque d’épidémies.

Déboisement fatal

Impossible de raconter Haïti sans évoquer les difficultés qui ternissent l’éclat de celle qui fut jadis nommée „perle des Antilles“. Ecologiquement, le pays est à la dérive. Le déboisement excessif des dernières décennies en vue de produire du charbon à revendre a laissé des séquelles.

Il n’en était pas toujours ainsi. Lorsque Christophe Colomb découvre l’île d’Hispaniola en 1492, il est ébloui par ses richesses naturelles et son patrimoine forestier. Les Indiens Arawak, habitants de l’île, croupissent rapidement sous l’effet des travaux forcés et des maladies importées d’Europe. D’abord les Espagnols, ensuite les Français déportent de nouveaux esclaves de l’Afrique de l’Ouest. Très vite, Haïti devient la colonie française la plus riche et fournit une majeure partie du sucre et du café en Europe.

Dès cette période, le déboisement commence à emboîter sur le paysage. Acajou et autres bois précieux se destinent à la construction navale ou à la vente outre atlantique pour être transformés en meubles. Depuis l’extirpation du cochon créole sous la menace d’une peste animalière, il ne reste quasiment pas d’autre alternative que de couper les arbres et d’en faire du charbon. Le paysage de l’île ressemble de plus en plus à une steppe dégarnie, l’érosion rend la terre de moins en moins fertile. Lors de pluies abondantes, comme en mai de cette année, ou lors du passage récent de l’ouragan Jeanne, d’importants glissements de terrains dévastent les cahutes éphémères des habitants et leurs champs, compromettant ainsi les récoltes à venir.

Fait incontestable: Les Haïtiens puisent force dans leur croyances qui leur confèrent une apparente sérénité face aux malheurs qui s’abattent sur eux. Le vodou est pratiqué par la quasi-totalité de la population haïtienne et n’est pas du tout incompatible avec la religion catholique. La pratique des rituels par les esclaves noirs était mal perçue par les colonisateurs blancs qui interdisaient le culte du vodou. Cette tentative d’éviction eut pour conséquence le développement clandestin du vodou, une fusion de différentes croyances africaines et catholiques. Les Africains la pratiquaient par conséquent en secret.

Il en était de même pour le créole, la langue des Haïtiens. Pour éviter les révoltes des esclaves, les colonisateurs ne mettaient que des individus de différentes ethnies dans un groupe. De cette absence d’idiome commun naît le créole, véritable mélange de langues.

Partir ou rester

Bien sûr, il y a ceux qui voudraient quitter le pays, s’installer en Amérique, au Canada, faire des études, échapper à ce quotidien morose, à cette extrême pauvreté. Pour Etienne, 22 ans, ce serait un „véritable cadeau du ciel, une délivrance“ que de pouvoir trouver les moyens de s’installer aux Etats-Unis, étudier l’économie et de trouver un travail. En attendant, il essaie de gagner de l’argent en faisant des petits boulots pour financer ses études à Port-au-Prince et aider ses parents qui habitent à la campagne.

Il y a ceux qui choisissent de rester; partir serait abandonner leur pays, le laisser sombrer davantage dans le gouffre. Subsiste en eux l’espoir de voir les mentalités évoluer, d’un réel changement politique. De nouvelles élections auront lieu en 2005.

Haïti est exsangue, en manque de tout, mais malgré toutes les difficultés auxquelles ce peuple doit faire face depuis des décennies, celui qui voudra être à l’écoute obtiendra une formidable leçon de vie; „quoiqu’il arrive ça va pas plus mal“, comme les Haïtiens ont l’habitude de dire.

Du 18 au 20 novembre, la Kulturfabrik organise ensemble avec l’ONG luxembourgeoise Objectif Tiers Monde, le festival „Un autre regard sur Haïti“. OTM réalise depuis une vingtaine d’années des projets de développement en Haïti, qui a la triste réputation d’être le pays le plus défavorisé des Amériques.

Le festival présentera le pays sous trois aspects différents. L’exposition du jeune photographe luxembourgeois Patrick Galbats, dont le vernissage se tiendra le 18 novembre à 18h30 à la galerie Terre Rouge, nous montre un état des lieux trois mois après le départ anticipé du très controversé président Aristide de la tête du pays.

Le 19 novembre à 20h30 le Kinosch assurera la projection du film „Royal Bonbon“, long métrage de fiction entièrement tourné en Haïti. Le réalisateur Charles Najman, tombé sous le charme du pays lors d’un reportage réalisé pour le „Monde“ à la fin des années 80, raconte l’histoire d’un homme qui s’imagine dans la peau du roi Christophe, premier souverain du Nouveau Monde, ancien esclave et libérateur d’Haïti.

Le samedi 20 novembre à 21h, l’artiste haïtien Bob Bovano donne un concert de musique racine; l’artiste engagé raconte en paroles et en musique l’histoire tourmentée de son peuple.


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