Danseur, chorĂ©graphe et auteur d’une dĂ©ontologie de la danse: l’Espagnol Javier Latorre prĂ©sente son spectacle „Rinconete y Cortadillo“.

Javier Latorre danse à Paris en 1992. Désormais il consacre son talent à la chorégraphie.
Maestro et enseignant, ces deux qualificatifs apparaissent dans votre manifeste déontologique paru en 2001. Comment vous décririez-vous?
Javier Latorre: Lorsque je monte des chorĂ©graphies ou lorsque j’Ă©tais danseur, je me considère et me considĂ©rais „maestro“, parce que je suis quelqu’un qui fait très bien son travail. Mais je me considère Ă©galement comme un bon enseignant. En fait, j’ai une des meilleures Ă©quipes de danseurs d’Espagne.
Qu’est-ce qui vous caractĂ©rise en tant qu’enseignant?
Enseigner Ă l’autre Ă travailler son corps est une chose, imposer son style en est une autre. Mais c’est justement ce que font 95 pour-cent des gens qui donnent des cours de flamenco. Il ne s’agit pas d’enseignement, mais de clonage! C’est le pire des services que l’on puisse rendre Ă un danseur, car on lui fait ainsi perdre l’individualitĂ©, qui est son bien le plus prĂ©cieux.
Quelles exigences avez-vous par rapport aux artistes qui travaillent avec vous?
Ils ou elles doivent bien sĂ»r danser très bien et prendre leur travail au sĂ©rieux. J’exige la ponctualitĂ© et un dĂ©vouement total. En dĂ©finitive, je n’exige que ce que tout autre patron attendrait de ses travailleurs. Avec la diffĂ©rence qu’ici il ne s’agit pas de poser des briques: nous sommes dans ce monde parce que c’est notre passion.
Parlez-nous de votre spectacle „Rinconete y Cortadillo“…
A ce que je sache, c’est la première comĂ©die flamenca. D’habitude le flamenco est rĂ©servĂ© Ă la tragĂ©die, au sang. Le scĂ©nario est l’´uvre de RaĂşl Comba et de Mercedes Carrillo. La musique a d’une part Ă©tĂ© composĂ©e par Mauricio Sotelo, prix national de musique 2000, mais Ă©galement par Juan Carlos Romero. Le volet flamenco dont il est l’auteur, sera jouĂ© en live. La danse est variĂ©e, s’appuyant largement sur la technique classique. Mais l’oeuvre possède Ă©galement une grande richesse poĂ©tique: les paroles ont Ă©tĂ© Ă©crites par JosĂ© Luis Ortiz Nuevo, crĂ©ateur de la Biennale de SĂ©ville.
Et quel est la part de comédie?
Les gags Ă©voquent Charles Chaplin, Benny Hill, Les Luthiers … Tout l’humour qui me plaĂ®t s’y reflète … La pièce est très facilement comprĂ©hensible. J’aimerais que le public luxembourgeois s’amuse, tout en se rendant compte de la grande qualitĂ© de la musique et de la danse. En somme, qu’il passe une heure et demie très agrĂ©able.
Dans votre manifeste vous parlez des Ă©trangers (dans l’argot espagnol, „guiris“), et vous vous comptez parmi eux …
Depuis mon plus tendre âge, tout ce que je voulais, c’Ă©tait danser et monter sur scène. Et tout ça sans la moindre tradition familiale ni culturelle, je dirais mĂŞme au contraire. J’ai dĂ©butĂ© Ă l’âge de 5 ans. Quand j’avais 15 ans, j’ai vu le Ballet national Ă Valence. La compagnie venait juste de se crĂ©er, sous la direction d’Antonio Gadès. Pour moi cette expĂ©rience a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation. Deux semaines plus tard je suis parti pour Madrid. Je suis entrĂ© Ă l’Ă©cole du Ballet national. Trois mois après j’y travaillais. Depuis lors, j’ai dansĂ© sous la direction de nombreux chorĂ©graphes et j’ai essayĂ© de marier leurs enseignements Ă ma propre sensibilitĂ©.
Dans votre manifeste, vous demandez aux politiciens de „supprimer les subventions publiques et de promouvoir des lois qui stimulent le mĂ©cĂ©nat et le financement privĂ©“. Croyez-vous que les subsides publics nuisent Ă la culture?
Le problème est plutĂ´t qu’il y a certains artistes qui, grâce Ă leurs relations avec les politiciens, bĂ©nĂ©ficient de privilèges par rapport d’autres artistes. Pour ma part, je n’ai pas d’amis en politique et je ne cherche d’ailleurs pas Ă m’en faire. VoilĂ pourquoi je rencontre beaucoup de problèmes pour produire mes spectacles, quoique mon travail soit reconnu depuis longtemps.
A quels projets travaillez-vous actuellement?
Cette annĂ©e est particulièrement bien remplie. D’une part, j’ai montĂ© simultanĂ©ment les deux spectacles „Triana“ et „El loco“, le premier Ă SĂ©ville et le deuxième Ă Madrid, avec le Ballet national. J’ai Ă©galement montĂ© l’adaptation dramatique de „Los Tarantos“, qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e au Forum de Barcelone. Pour 2005, il y a dĂ©jĂ trois projets en attente: la chorĂ©graphie pour un film qui sera tournĂ© Ă Londres, un projet qui se rĂ©alisera Ă Paris, pour une version flamenca de „Les enfants terribles“ de Jean Cocteau, et un spectacle pour „AlmerĂa 2005“. Sans oublier les cours – j’en ai plusieurs chaque annĂ©e – et ma participation au Festival de Jerez.
Est-ce que vous décririez votre travail comme étant une fusion?
Evidemment! L’endogamie est la mort des cultures comme des familles. Pour avancer il faut s’aventurer dans des domaines diffĂ©rents de celui qu’on connaĂ®t. Le flamenco tel quel ne rĂ©serve pas beaucoup de surprises: il faut pousser la recherche au-delĂ . Il y a quelques annĂ©es, j’ai travaillĂ© au Festival Sphynx, Ă Anvers, avec des musiciens qui jouaient des vraies „seguiriyas“, mais avec un didjeridoo!
Quel est Ă votre avis l’hĂ©ritage que vous a laissĂ© votre maĂ®tre Antonio Gadès?
L’Ă©thique, la morale et les principes incorruptibles, l’amour total pour la danse et pour ses maestros. Il a totalement modifiĂ© l’esthĂ©tique du flamenco de son Ă©poque.
Quelle impression vous donne le panorama actuel du flamenco?
CĂ´tĂ© chant et cĂ´tĂ© guitare il y a de très bonnes figures. La danse par contre traverse un moment un peu difficile. Pour commencer, on n’inculque pas aux jeunes l’amour de la danse, mais l’amour de l’argent. J’ai l’impression que, en dehors de quelques exceptions, on ne vit pas pour danser, mais on danse pour vivre.
Comment aimeriez-vous que les encyclopédies parlent de vous: comme danseur, comme maestro, comme enseignant?
Je suis Ă©galement heureux des trois aspects de ma vie professionnelle. Chaque Ă©tape a sa valeur et j’ai eu la grande chance de pouvoir choisir.
A vous les mots de la fin…
Je revendique, comme je le fais dans chaque interview, que notre profession est une profession digne, qu’elle crĂ©e beaucoup d’emplois et qu’elle est mal traitĂ©e. La culture est le moteur des civilisations et dans notre civilisation, l’on est en train de la nĂ©gliger. Et enfin, j’aimerais inculquer aux jeunes le respect et l’amour de la danse et qu’ils s’y consacrent avec dĂ©vouement.
Javier Latorre, nĂ© Ă Valencia en 1963 est un des artistes les plus polyvalents du monde de la danse: Après une brillante carrière comme danseur, il se consacre actuellement Ă l’enseignement et Ă la chorĂ©graphie. Esprit critique, il a publiĂ© en 2001 un manifeste dĂ©ontologique. Esprit hĂ©tĂ©roclite, il a chorĂ©graphiĂ© des oeuvres de flamenco „orthodoxe“ mais Ă©galement des oeuvres de Verdi, Piazzola, Mozart, Haydn, Wim Mertens ou Pat Metheny entre autres. Son spectacle „Rinconete y Cortadillo raconte le voyage des picaros Rinconete et Cortadillo Ă travers l’Andalousie jusqu’Ă SĂ©ville et leur rencontre avec les diffĂ©rents personnages de l’oeuvre de Miguel Cervantes. „Rinconete y Cortadillo“, le lundi 29 et mardi 30 novembre Ă 20h au Grand théâtre de la Ville de Luxembourg.

