THEATRE: „C’est pas tous les jours facile de jouer à la femme-cowboy“

Metteur en scène, chorégraphe, publiciste – à 28 ans,
Karolina Markiewicz défie les catégorisations. Bref, c’est une artiste qui se mêle de tout*.

Art contre indifférence: Karolina Markiewicz (photo: Christian Mosar)_

Mauvaise idée que de se donner rendez-vous dans le bistrot de la Kulturfabrik le jour de la Fête de la Résistance. La salle est bondée, les résistant-e-s – affichant fièrement leurs badges „Non à la Constitution“ – poursuivent les débats à (très) haute voix. Ce qui fait que, pour discuter de la performance „Danse ++“, qui sera présenté dans l’ancien „Schluechthaus“ vendredi prochain, 20 mai, il faut faire des efforts.

Partir de rien

Pour Karolina Markiewicz, monter „Danse ++“, est également un acte de résistance. Le spectacle se divise en deux parties, „4.48 Psychose“ de l’auteure anglaise Sarah Kane, mis en scène par Markiewicz d’une part, et la création „Summa Desiderantes“ de la compagnie Li(luo) de l’autre. Le tout a été réalisé avec des bouts de ficelle – sans subsides ni sponsors. „J’avais envie de me concentrer uniquement sur le volet artistique, sans me préoccuper des questions financières“, explique-t-elle. Les acteurs et actrices sont payé-e-s, Markiewicz ne l’est pas. Elle est d’avis qu’il faut d’abord faire ses preuves avant de pouvoir se permettre de demander du soutien auprès des institutions. „Après Danse ++“ je me sentirai plus sûre de moi, je pense que j’essaierai à l’avenir de frapper à certaines portes.“

Son unique partenaire dans cette aventure, c’est la Kulturfabrik. Enthousiasmé par le projet, Serge Basso a proposé à Markiewicz et à sa troupe de s’installer en résidence à Esch-sur-Alzette. Au début, c’était le TDM (Théâtre Danse et Mouvement) qui devait produire le spectacle, mais ce dernier voulait jouer uniquement sur le territoire de la ville de Luxembourg et Karolina Markiewicz ne pouvait s’imaginer monter son entreprise autre part qu’à la Kufa.

L’histoire de l’endroit colle bien à la pièce de Sarah Kane. „L’univers de Sarah Kane appelle quelque chose de décharné“, dit Markiewicz. Quel décor pourrait alors être plus approprié qu’un ancien abattoir? En plus, le parcours de l’auteure reflèterait celui de la Kufa. „Elle était une écorchée vive, mais elle est devenue une institution du théâtre anglais.“ De même que la Kulturfabrik, cet ancien squat, s’est établi aujourd’hui comme un des rendez-vous
fixes pour les événements culturels de haut niveau.

L’écriture dramatique de Sarah Kane se caractérise par la douleur, par un humour très noir et par une bonne dose de provocation. „4.48 Psychose“ était sa dernière pièce – elle traite de la dépression et du suicide. Kane s’est suicidée quelques mois après avoir achevé le texte, à l’âge de 28 ans. „Je me sens proche de Sarah Kane en quelque sorte“, dit Karolina Markiewicz, „parce qu’elle avait le même âge que moi lorsqu’elle est morte et parce que je peux comprendre qu’on puisse en avoir vraiment marre de tout.“ Aujourd’hui, rien n’est facile, selon l’artiste. Surtout pas pour une femme. „Ce n’est pas évident de jouer tous les jours la femme-cowboy“, dit-elle. La société attendrait des femmes qu’elles soient jolies, qu’elles fassent des enfants en préservant leur forme physique et mentale.

Arriver quelque part

Pour l’instant, Karolina Markiewicz tient bon malgré les pressions. Elle sait cependant que lorsqu’elle choisira de fonder une famille, les choses se compliqueront. Son parcours peut sembler chaotique, mais dès le début, son but a été le même: travailler dans le milieu artistique, „parce que tout autre option m’aurait semblé malhonnête“. Petite fille, elle prenait des cours de danse, avant de s’orienter vers l’écriture. Elle fait des études de sciences politiques en France, qui était pour elle un pays idéal – „le pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité“ – puis s’inscrit en licence d'“Etudes culturelles transfrontalières“. Pendant quelques mois, elle s’installe à Berlin et découvre véritablement le théâtre. „J’ai eu la chance de pouvoir assister à des représentations de Christoph Marthaler et de Frank Castorf et de discuter avec eux.“ En tant qu’étudiante déjà, elle était montée sur scène, mais n’y trouvait pas sa vocation. „Je déteste jouer“, dit-elle et se consacre désormais uniquement à la mise en scène.

Jamais elle ne s’imaginerait travaillant dans une banque, bref, exerçant une profession qui ne la passionne pas. Lorsqu’elle ne se consacre pas aux projets artistiques, elle travaille dans l’économie solidaire, elle crée des emplois dans le culturel pour des gens qui n’ont pas eu la chance de trouver directement leur voie. Cette occupation lui permet de gagner sa vie, même si elle a dû apprendre à faire des compromis. „Il faut accepter qu’il n’est pas possible de prendre tout de suite son propre appartement“, explique-t-elle. Elle n’a pas de voiture et pendant un mois, elle a même essayé de vivre sans dépenser d’argent. „C’est tout simplement impossible“, sourit-elle.

C’est surtout son père qui exprime parfois des inquiétudes par rapport au choix d’une carrière aussi précaire. La mère est une conseillère importante pour Karolina Markiewicz et aussi pour son frère Filip, musicien, plus connu sous le pseudonyme de Raftside. „Avec ma mère nous avons souvent de grands affrontements“, sourit-elle, „mais elle nous donne également de très bons conseils.“ Chez les
Markiewicz, la création est de préférence une affaire de famille. Raftside a signé la musique de „4.48 Psychose“ et il assure également la conception du magazine „Salzinsel“, dont sa soeur est une des éditrices responsables. Le deuxième numéro du mensuel vient de sortir et il se forge déjà une solide réputation de plate-forme pour toutes les formes d’expression. „Nous sentons qu’il y a un réseau qui se crée. Des gens qui nous sont étrangers nous envoient des poèmes ou des essais – nous nous faisons connaître“, se réjouit-elle.

La pièce „4.48 Psychose“ fonctionne un peu de la même manière. Chacun y apporte du sien. Le musicien Matthieu Goeury par exemple viendra avec son propre matériel. Et chacun-e doit être prêt-e à accepter des défis. La danseuse butoh Yuko Kominami deviendra, le temps du spectacle, également actrice. „Je veux faire inventer les participants avec leurs talents et leurs possibilités“, explique Karolina Markiewicz.

Voilà pourquoi elle refuse de se laisser enfermer dans un tiroir. Elle aimerait aller dans la même direction qu’un Jan Fabre, qui se sert de la danse pour donner corps à la parole. Comme quoi, on peut se sentir parfaitement à l’aise même entre les chaises.

Sarah Kane

L’auteure et metteuse en scène Sarah Kane est née à Brentwood, en Angleterre, le 3 février 1971, au sein d’une famille de la classe moyenne. Son père est journaliste. Elle étudie l’art dramatique dans les universités de Bristol et Birmingham, études au terme desquelles elle présente sa première pièce, „Blasted“. Créée au Royal Court de Londres en janvier 1995, cette première oeuvre provoque l’admiration chez les uns, l’indignation chez les autres. Kane devient la „mauvaise fille du théâtre britannique“. Ses autres pièces „Phaedra’s Love“, „Cleansed“ et „Crave“ seront montées et jouées à travers toute l’Europe. Kane se donne la mort le 20 février 1999, quelques mois après avoir achevé sa dernière oeuvre „4.48 Psychosis“.

„Danse ++“ – quand la danse se mêle de tout“: „4.48 Psychose“ de Sarah Kane en version originale anglaise et „Summa Desiderantes“ de la Compagnie Li(luo). Vendredi, 20 mai, à 20h à la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette

*Référence au titre du spectacle


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