PHOTOGRAPHIE: Le Mali Ă  l’envers

von | 19.08.2005

Un regard authentique: Grâce au procédé du sténopé, le Luxembourgeois Jean-Claude Junkes et le Malien Amadou Gaba ont donné à des enfants la possibilité de fixer leur quotidien sur la pellicule.

Les images au stĂ©nopĂ© sont exposĂ©es actuellement dans le tunnel qui mène Ă  l’ascenseur du plateau du Saint-Esprit.

Le jeune homme lève la thĂ©ière d’un grand geste au-dessus de sa tĂŞte et verse le liquide vert dorĂ© d’un long jet dans le petit verre qu’il tient sur un plateau. La boisson mousse dĂ©licatement et dĂ©ploie son parfum dans l’air chaud. Gestes rĂ©pĂ©tĂ©s maintes fois Ă  travers le Mali, un pays au carrefour d’anciennes civilisations africaines. Toujours les mĂŞmes gestes, venus d’un autre temps, imprĂ©gnĂ©s Ă  jamais dans ce corps et dans ces mains. Laver les verres et le petit plateau, faire chauffer le thĂ©, sucrer, plus tard prĂ©parer une autre thĂ©ière.

Le breuvage se boit pendant des heures au bord des rues poussiĂ©reuses. De nouveaux visages apparaissent, l’on se salue longuement, s’assoit dans la ronde, Ă  mĂŞme la terre ou sur quelque chaise disponible. Le premier verre se boit sans sucre, très amer. Amer comme le peut ĂŞtre la vie. Le suivant, Ă  peine sucrĂ©, plus suave, est doux comme l’amitiĂ©. Et enfin le dernier se boit très sucrĂ©, comme l’amour. Il se boit le temps de se raconter les derniers potins du quartier ou de commenter quelque Ă©vĂ©nement venu de plus loin. A quelques mètres de lĂ , des enfants ont pris possession du vieux baby-foot et s’adonnent au jeu avec dĂ©lectation. Les cris et les rires emplissent l’atmosphère.

Bamako, la capitale du Mali est une ville bruyante, haute en couleur, très animĂ©e tous les jours de la semaine. Les nombreux marchĂ©s de la ville y sont pour quelque chose. Le fleuve Niger est une constante au sein de cette agitation; impressionnant et sauvage, il se fraye un chemin Ă  travers les faubourgs de la ville. Traversant tout le Sud du Mali, les eaux du fleuve ont favorisĂ© une vĂ©gĂ©tation de savane, alors que le Nord est dĂ©sertique. S’y situe Tombouctou, la citĂ© mythique, un point isolĂ© sur la carte du Mali. Tombouctou, la porte du Sahara, est difficile d’accès, on peut la rejoindre soit par le fleuve Niger, soit par une route cahoteuse et difficile. C’est d’ici que partent les lĂ©gendaires caravanes de chameaux pour les mines de sel de Taoudeni Ă  750 kilomètres de Tombouctou Ă  la quĂŞte de „l’or blanc“ qui constitue un commerce très important. Aujourd’hui, la ville est menacĂ©e par les sables, qui grignotent chaque annĂ©e un peu plus de terrain; on parle de dix Ă  vingt mètres par an! On prĂ©voit des projets pour crĂ©er une sorte de bouclier vĂ©gĂ©tal composĂ© d’innombrables arbres et arbustes pour protĂ©ger la citĂ© en espĂ©rant que ces mesures soient efficaces.

La fiertĂ©, la disponibilitĂ© et l’extrĂŞme gentillesse dont les Maliens font preuve, peut faire oublier la vie dure que mène la plus grande partie d’entre eux. La rudesse du climat, c’est-Ă -dire l’absence de pluie rĂ©pĂ©tĂ©e pendant plusieurs annĂ©es, et l’invasion de criquets qui a dĂ©cimĂ© et compromis les rĂ©coltes Ă  venir plonge le pays dans une situation critique qui risque de s’aggraver. Comme cela Ă  Ă©tĂ© le cas au Niger voisin qui se trouve confrontĂ© Ă  une famine qui menace près d’un tiers de la population. Pour l’instant, le Mali n’en est pas lĂ .

Objectif: Découverte

Changement de dĂ©cor: Jean-Claude Junkes, libraire de formation, a dĂ©couvert l’Afrique sur un coup de tĂŞte. En 1997 après quinze ans de vie professionnelle, il quitte son emploi dans une libraire luxembourgeoise, sans pour autant avoir une idĂ©e prĂ©cise de ce qu’il va faire de sa vie. Il suit son intuition, prend son vĂ©lo et dĂ©cide de partir pour une virĂ©e en Afrique.

Comme point de dĂ©part, il choisit le Maroc oĂą il va finalement passer un an. Ensuite son pĂ©riple continue au Sahara occidental, en MaurĂ©tanie, au SĂ©nĂ©gal et le mène au Mali. Le plus Ă©tonnant dans l’histoire de ce jeune gaillard sympathique et bouillonnant de vie, c’est que tout semble s’enchaĂ®ner tout naturellement, d’ailleurs Jean-Claude Junkes ne croit pas trop au hasard. A Mopti, au Mali, une femme allemande, travaillant dans l’aide humanitaire l’hĂ©berge chez elle. C’est dans une de ses cabanes qu’il tombe sur une photo prise au stĂ©nopĂ©, une sorte d’appareil photographique sans objectif. Il apprend que l’Allemande l’a achetĂ©e au marchĂ© et il tente alors de retrouver le photographe.

Au Mali, si l’on cherche une personne, on la trouve assez rapidement. Tout le monde se connaĂ®t et fait passer le message. C’est ainsi que Jean-Claude Junkes tombe sur Amadou Gaba qui, sept ou huit ans auparavant, avait rĂ©alisĂ© un travail photographique avec un Français Ă  l’aide de petites chambres noires fabriquĂ©es Ă  partir de boĂ®tes de conserve. L’idĂ©e ingĂ©nieuse de la „camera obscura“ nous vient de l’AntiquitĂ©, en effet Aristote en parle dans ses „Problematica“ et le procĂ©dĂ© fut plus tard, au 15e siècle, Ă©tudiĂ© par Leonardo da Vinci. Dans une boĂ®te obscure, les rayons de lumière venant de l’extĂ©rieur traversent un petit orifice et projettent sur la paroi opposĂ©e l’image inversĂ©e de l’objet „photographiĂ©“. De nos jours, l’image qui apparaĂ®t peut ĂŞtre fixĂ©e sur du papier-photo.

Jean-Claude Junkes et Amadou Gaba sont d’avis que les boĂ®tes de conserve constituent de vĂ©ritables appareils photo bon marchĂ© et se prĂŞteraient idĂ©alement Ă  rĂ©aliser un travail photographique sur place. Les deux hommes ont l’idĂ©e de faire participer les enfants du foyer pour lequel travaille Amadou Gaba. En fait, ce foyer s’occupe d’enfants handicapĂ©s et d’enfants de la rue et se charge en outre de leur alphabĂ©tisation. C’est pendant environ un mois que les enfants vont travailler avec enthousiasme et tenter de fixer leur entourage tel qu’ils le voient. Les clichĂ©s qui en rĂ©sultent tĂ©moignent avec authenticitĂ© d’un monde peuplĂ© de silhouettes fières et montrent un paysage d’une beautĂ© dĂ©concertante. Le fait que les images sont dĂ©formĂ©es, dĂ» Ă  la forme des boĂ®tes, confère aux clichĂ©s un caractère inhabituel et insolite. Certains sont plus nets, d’autres plus flous, mais ils captent tous cette atmosphère si particulière de la ville de Mopti, Ă  mi-chemin entre Tombouctou et Bamako. Mopti, qu’on appelle aussi la „Venise malienne“, est situĂ©e au confluent du Niger et du Bani: la ville fut construite sur trois Ă®les reliĂ©es par des digues et prĂ©sente une activitĂ© commerciale grouillante.

Quant Ă  Jean-Claude Junkes, une fois le travail photographique fini, il sentait que son voyage Ă©tait arrivĂ© Ă  sa fin. Après trois annĂ©es passĂ©es en Afrique du Nord-Ouest, il ressentait l’envie de revenir au Luxembourg. „Enfin“, ajoute-t-il Ă  la fin de l’entretien, „j’avais quand-mĂŞme une petite idĂ©e derrière la tĂŞte quand j’ai entamĂ© mon voyage. ArrivĂ© au Cap en Afrique du Sud, je voulais remettre mon vĂ©lo Ă  Mandela.“ Il ne sera pas arrivĂ© jusque-lĂ , mais qui sait, ce sera peut-ĂŞtre pour la prochaine fois.

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