Carmen Ennesch: Aux sources du féminisme luxembourgeois

von | 26.07.2002

A l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance,Carmen Ennesch, journaliste-reporter et une des premières femmes universitaires du pays, est honorĂ©e par une exposition aux Archives nationales.

Sources:

Catalogue de l’exposition

Kieffer, Rosemarie:
Carmen Ennesch. In: Carrière, 1989, nø 6 et 7

Publications de Carmen Ennesch

L’exposition reste ouverte jusqu’au 31 octobre.

EXPOSITION

(rw) – Sans trop de risque, on peut s’avancer Ă  dĂ©clarer Carmen Ennesch la première femme journaliste luxembourgeoise. NĂ©e en 1902, Ă©lève d’une des premières classes du LycĂ©e de jeunes filles de Limpertsberg, elle passa son bac en 1921. Après avoir entamĂ© des Ă©tudes Ă  Innsbruck, elle termina avec une licence en sciences Ă©conomiques et politiques. En 1926, elle Ă©pousa l’ingĂ©nieur français Pierre Desmulie.

Elle aurait pu s’arrĂŞter lĂ , comme nombre de ces premières femmes universitaires des annĂ©es 20, qui, suite Ă  leur mariage, renonçaient Ă  exercer leur profession. Souvent involontairement: femmes mariĂ©es et travail rĂ©munĂ©rĂ©, le sujet a semĂ© la discorde dans la sociĂ©tĂ© luxembourgeoise jusque dans les annĂ©es 50. L’exposition visible actuellement aux Archives nationales tĂ©moigne d’un parcours diffĂ©rent.

Carmen Ennesch eut peut-ĂŞtre la chance d’avoir quittĂ© le Luxembourg après son mariage et d’avoir pu s’Ă©tablir Ă  Paris. A partir de 1929, les documents appartenant au Fonds Carmen Ennesch acquis par les Archives tĂ©moignent d’une activitĂ© impressionnante de la jeune „journaliste-reporter“. Pas moins de 4 journaux – tageblatt, Journal d’Esch, SaarbrĂĽcker Zeitung et Ere nouvelle – lui ont dĂ©livrĂ© une carte de presse. C’est surtout ce dernier, „organe des Ententes de Gauche“ et Ă©ditĂ© Ă  Paris, qui indique que, politiquement, Carmen Ennesch se situait Ă  gauche. Impression confirmĂ©e par ses premières publications, toutes parues chez l’Ă©diteur belge „L’Eglantine“ issu du milieu socialiste.

La liberté de disposer de sa personne

En 1932 sort son premier livre, „Au-dessus du ressentiment franco-allemand“, une Ă©tude des relations entre les deux pays suite au traitĂ© de Versailles. „Ce qu’on ne veut pas voir, c’est que le dĂ©saccord franco-allemand signifie infailliblement la fin de l’Europe,“ Ă©crit-elle dans cette analyse politique et Ă©conomique, qui tĂ©moigne d’un libĂ©ralisme assez Ă©tonnant pour une gauchiste. Selon elle, c’est „la malheureuse influence politique sur l’Ă©conomie“ qui freine le dĂ©veloppement d’un „internationalisme Ă©conomique“ salutaire pour l’Europe. Par ailleurs, elle essaie de fournir des explications au mouvement hitlĂ©rien, dont „l’aboutissement logique est la dictature et avec elle la fin de tout espoir de rapprochement franco-allemand et de paix durable“.

A cĂ´tĂ© d’articles dans „Die Luxemburgerin“, Ă©ditĂ© dans les annĂ©e 30 par Emma Weber-Brugmann, ou „L’Action fĂ©minine“ de Catherine Schleimer-Kill, c’est avec la parution d’un essai intitulĂ© „Aux sources du fĂ©minisme“, paru en 1934, que Carmen Ennesch, qui persistera Ă  signer ses publications par son nom de „jeune fille“, se situe sans Ă©quivoque du cĂ´tĂ© des militantes pour les droits des femmes. C’est surtout le statut de la femme mariĂ©e qui lui tient Ă  c´ur: „Après le mariage, la vie de la femme deviendra partie intĂ©grante de l’existence de son Ă©poux et de ses enfants. Elle vivra en satellite de l’homme. Sa propre Ă©volution sera arrĂŞtĂ©e.“ Mais mĂŞme en dehors du mariage, „il suffit qu’une femme affirme sa personnalitĂ© pour qu’aussitĂ´t la critique la plus sĂ©vère, la plus acerbe soit exercĂ©e Ă  son Ă©gard“. Sont-ce lĂ  des considĂ©rations gĂ©nĂ©rales ou les conclusions personnelles d’une femme professionnellement active Ă  un temps oĂą „on voudrait faire croire que la crise mondiale pourrait ĂŞtre rĂ©solue du jour au lendemain si toutes les femmes qui exercent une profession retournent au foyer pour prĂ©parer la soupe et pour raccommoder les chaussettes“? Chose inouĂŻe, elle va jusqu’Ă  soutenir que „mĂŞme au nom de l’enfant, on n’a pas le droit d’exiger de la femme la renonciation Ă  sa personnalitĂ© ou l’abandon d’une carrière“.

Le livre sur „La vie et la mort de Rosa Luxembourg“ paru en 1935 confirme cet engagement pour le droit de la femme Ă  son individualitĂ©. Si le style paraĂ®t aujourd’hui quelque peu lĂ©ger et que son analyse de la critique luxembourgiste de Marx ne semble pas très approfondie, sa description du personnage est justement celui de la „femme nouvelle“ qu’elle a dĂ©crite dans son article. Cela en dĂ©pit de „la profonde indiffĂ©rence envers le fĂ©minisme“ de Rosa Luxembourg.

Amitiés franco-luxembourgeoises

En 1946, au lendemain de la Guerre, la phase „politique“ de Carmen Ennesch se termine avec „Emigrations politiques d’hier et d’aujourd’hui“, une analyse historico-politique aux tendances assez conservatrices. Ennesch essaie bien d’esquisser, Ă  l’exemple des Etats-Unis, le concept d’une politique offensive qui se caractĂ©riserait par une politique de l’immigration, un statut pour les rĂ©fugiĂ©s et les immigrĂ©s, une lĂ©gislation rigoureuse et une action sociale. Mais cette „immigration surveillĂ©e, contrĂ´lĂ©e, dirigĂ©e“ doit aussi servir Ă  refouler les „indĂ©sirables du Levant, du ghetto de Lituanie ou de Galicie“ qui „franchissent les frontières en fraude et cherchent Ă  gagner leur existence par des mĂ©tiers plus ou moins avouables pour Ă©chouer finalement dans les taudis ou les prisons des grandes villes, tandis que des spĂ©cialistes de l’industrie laitière de Hollande ou de Danemark s’en vont parce qu’ils estiment que les conditions de vie sont en-dessous de leur niveau“. Etonnante approche de la part d’une personne nĂ©e en Allemagne d’une mère allemande et d’un père luxembourgeois et ayant ensuite Ă©migrĂ© du Luxembourg vers la France …

Carmen Ennesch, qui Ă  partir de 1943 est Ă©tablie Ă  Toulouse et Ă©crit pour la „DĂ©pĂŞche du Midi“, se tourne ensuite vers des sujets plus culturels comme le rĂ´le des femmes dans la Renaissance, les Cathares, le bouddhisme mĂŞme. Elle se lance Ă©galement dans les nouveaux mĂ©dias en devenant journaliste radio. Comme beaucoup de ses collègues, elle semble cependant se fatiguer de la dure vie de free-lance, car un document de l’expo tĂ©moigne d’une demande de poste auprès des Institutions europĂ©ennes.

Pendant tout ce temps, les contacts avec le monde luxembourgeois restent vivants. A part sa collaboration au „tageblatt“ qu’elle poursuit jusque dans les annĂ©es 70, on peut citer son amitiĂ© avec la professeure Anne Beffort, l’avocate et conseillère communale Nelly Flick ou encore ses Ă©changes avec Emma Weber-Brugmann. Louise Kraus et Marie-Paule Peffer appartiennent Ă  son entourage amical.

Avec l’exposition, les Archives ont voulu „donner aux chercheurs intĂ©ressĂ©s une idĂ©e de la richesse [du legs Carmen Ennesch]“. Dommage que les textes explicatifs se limitent Ă  une description très concise des documents et que la sobre brochure accompagnante se rĂ©sume Ă  l’Ă©numĂ©ration des documents exposĂ©s et Ă  un inventaire sommaire du Fonds Ennesch. On souhaiterait en tout cas que le personnage de Carmen Ennesch fasse l’objet d’une Ă©tude approfondie, en collaboration avec le Centre de littĂ©rature et le Cid-femmes. Il est très rare qu’un legs puisse nous Ă©clairer si largement sur la vie et l’´uvre d’une femme phare de l’histoire luxembourgeoise du 20e siècle. Une femme dont les sujets de prĂ©occupation restent d’ailleurs d’une grande actualitĂ© politique.

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