Un collectif citoyen se mobilise à Arlon pour sauver un champ en culture bio, possiblement menacé par la construction d’un complexe sportif. Cet acte de résistance préventive intervient dans un contexte de renchérissement du foncier agricole, sous la pression, notamment, du Luxembourg.

Henk Van der Heyde dans son champ de la vallée de Clairefontaine, dont l’équilibre est menacé par la construction de plusieurs dizaines de logements. (Photo : Isabelle Cridlig)
Savez-vous d’où la pie-grièche écorcheur tient son nom inquiétant ? Henk Van der Heyde le sait. Le fermier semble d’ailleurs tout savoir sur les animaux peuplant les champs autour de sa ferme du Birel, au sud d’Arlon. Il est intarissable dès lors qu’il les arpente de ses grands pas. Il attire l’attention sur les traces laissées au sol par un faon. Il s’émerveille à la vue des crevettes remontant le cours de la Clairefontaine. Ce ruisseau, qui serpente dans la vallée du même nom, prend sa source sur ses terres, avant de se jeter, trois kilomètres plus loin, dans l’Eisch, rivière frontalière avec le Luxembourg.
Depuis quelques années, Henk Van der Heyde protège les grenouilles agiles et les lézards des souches, deux espèces pas vraiment menacées au niveau international, mais devenues rares dans la région. Pour les premières, il entretient des mares. « Je m’y baignais quand j’étais petit », sourit-il. Pour les lézards, il laisse les herbes envahir une bande de quelques mètres de large. Il y a creusé un sillon afin que les reptiles puissent y pondre leurs œufs. Ces travaux ne lui rapportent rien, si ce n’est le plaisir de voir lézards et grenouilles proliférer dans ses champs. Ce profond attachement au vivant a poussé Henk Van der Heyde à convertir son exploitation en bio, « il y a 30 ou 35 ans ». Son exploitation de 60 hectares est principalement consacrée à la culture de céréales, mais aussi à l’élevage bovin, avec une cinquantaine de vaches, et surtout ovin, avec un troupeau de quelque 600 moutons.
Mais l’univers de Henk Van der Heyde pourrait bien basculer dans les années à venir, si l’on se réfère au schéma de développement communal (SDC) de la ville d’Arlon, adopté en avril 2024. Un champ de 8 hectares, contigu à sa ferme, y est mentionné comme possible lieu d’implantation d’infrastructures sportives, dans les cinq ans à venir. « En réalité, il s’agit d’un jeu de dominos », illustre Michaël Lucas, membre du collectif La Lézarde, créé dans le but de sauver le champ de l’artificialisation. « L’actuel terrain de foot pourrait être récupéré par l’usine Ferrero voisine, qui cherche à s’agrandir. Cette volonté d’extension apparaît dans le SDC. La commune devra donc trouver un nouveau terrain. Plusieurs lieux sont évoqués, mais le plus probable est celui du Birel », détaille Michaël Lucas. Pour cet ancien coordinateur d’une ONG luxembourgeoise, la situation ne manque pas d’ironie : « On a d’un côté Ferrero, un symbole de la malbouffe, et de l’autre un agriculteur bio qui se bat pour conserver son champ. »
Interrogée par le woxx, la mairie d’Arlon n’a pas donné suite à nos questions, les responsables politiques compétents étant en congé. Mais en juin dernier, Olivier Waltzing, l’échevin chargé de l’urbanisme, a fermement nié l’existence d’un tel projet face aux caméras de TV Lux. « Rien du tout n’est prévu à cet endroit », a affirmé l’édile, tout en avouant que, sur le plan du SDC, le champ est marqué d’une étoile indiquant « qu’il s’agit d’un équipement communautaire, soit des infrastructures sportives, soit des espaces verts ». En somme, rien n’est fait, mais rien n’est exclu.
La mémoire des résistant·es
Comment dès lors lutter contre un projet qui n’existe pas encore officiellement sur le papier ? En janvier, Henk Van der Heyde et les membres de La Lézarde ont eu l’astucieuse idée de rejoindre le Réseau wallon des vergers conservatoires. Cette initiative, déjà largement répandue, vise à sauvegarder les variétés anciennes d’arbres fruitiers, sous le pilotage du Centre wallon de recherche agronomique de Gembloux. Une façon, peut-être, de mettre la parcelle à l’abri, au nom de la sauvegarde de la biodiversité et du patrimoine génétique. L’agriculteur et le collectif ont donc retroussé leurs manches et planté 50 cerisiers, pommiers, poiriers et pruniers. Ces jeunes arbres paraissent encore un peu perdus au milieu du champ planté d’avoine, mais leur nombre est appelé à grandir.

(Photo : Isabelle Cridlig)
Le verger a été officiellement inauguré les 14 et 15 juin lors des journées « grange ouverte » au Birel. Avec une dimension mémorielle originale. Chaque arbre s’est en effet vu attribuer une plaque portant le nom d’un·e résistant·e belge de la Seconde Guerre mondiale ou d’un·e activiste ayant payé de sa vie son combat pour l’environnement. On y croise ainsi le nom de Christian Jouault, un agriculteur et militant français décédé des suites de cancers liés aux pesticides, qui voisine avec celui de Léon Bernard, originaire d’Athus et qui fut commandant régional des partisans sous l’occupation allemande. « Notre verger n’est pas abstrait des enjeux de notre monde ; il s’ancre dans sa réalité sociale et cherche à agir pour plus de commun, avec pour horizon démocratie et justice sociale et environnementale », écrivent les membres de La Lézarde sur leur site internet.
La lutte de La Lézarde ne se limite pas au seul champ visé par la possible construction d’un centre sportif. Il s’agit plus largement de sauver la vallée de Clairefontaine, en contrebas de la ferme du Birel. La construction de plusieurs dizaines de logements et d’une route y est planifiée, dans des champs appartenant également à Henk Van der Heyde. Le projet, qui doit voir le jour à l’entrée de la vallée, en dénaturerait le caractère résolument bucolique et nuirait à la riche biodiversité du lieu. Il témoigne de l’extension de l’urbanisation dans une région soumise à une forte demande immobilière du fait du marché luxembourgeois.
Cette situation n’étonne pas du tout Françoise Ansay, du mouvement belge « Terre en vue », qui soutient des projets agroécologiques et lutte contre la spéculation foncière. « La pression sur le foncier agricole est extrêmement forte dans cette région frontalière avec le Luxembourg. Il y a une véritable spéculation sur les terres agricoles en Belgique, avec un prix à l’hectare qui a augmenté de 44 % en sept ans », constate-t-elle. Françoise Ansay confirme l’achat important de terres par des exploitant·es luxembourgeois·es, à même de proposer des prix sur lesquels leurs homologues belges ne peuvent pas s’aligner. « Cela peut atteindre 50.000 euros de l’hectare dans le pays d’Arlon ou en Gaume », indique pour sa part Henk Van der Heyde. Mais il est difficile de savoir combien de Luxembourgeois·se ont précisément franchi la frontière ces dernières années, la nationalité des acquéreurs n’apparaissant pas dans les données notariales.
« C’est à Ferrero de payer »
« Ce phénomène s’observe dans toutes les régions frontalières », tempère Françoise Ansay, citant l’exemple de belges qui rachètent des terres à moindre frais dans le nord de la France. « Les prix y sont régulés par les Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural, ndlr) et un hectare de prairie est vendu entre 6.000 à 8.000 euros en France, contre 20 à 25.000 en Belgique », rapporte cette spécialiste des questions foncières, qui plaide dès lors pour la mise en place d’une régulation des prix en Belgique. « C’est indispensable si nous voulons éviter une agriculture concentrée entre les mains de gros acteurs. » Il y a urgence, poursuit-elle, car « dans les cinq à dix ans à venir, nous aurons besoin de quelque 6.000 fermiers, mais les jeunes n’ont pas les moyens de s’installer. » La question de la nationalité lui importe peu : « Qu’ils soient luxembourgeois ou belges n’a aucune importance. Ce qu’il faut, c’est qu’ils s’installent dans les fermes en Belgique et qu’ils n’y achètent pas simplement des champs. »
En ce qui concerne le Birel, la solution est claire pour Françoise Ansay : « Si le terrain de foot doit déménager pour permettre l’agrandissement de l’usine Ferrero, c’est à Ferrero de payer, de trouver une compensation en travaillant avec la commune. » Jointe par le woxx à plusieurs reprises, la filiale belge de la multinationale italienne, dont le siège mondial est au Luxembourg, n’a pas donné suite.
Pour Henk Van der Heyde et les membres de La Lézarde, les projets de la commune vont à contre-courant de la lutte contre le changement climatique et pour la préservation de la biodiversité. Ils plaident pour une agriculture durable, produisant des aliments sains commercialisés en circuits courts et remplissant sa fonction nourricière locale, alors même que la Belgique est très loin d’être souveraine sur le plan alimentaire. Pour Michaël Lucas, les déclarations ambiguës de l’échevin chargé de l’urbanisme, en juin dernier, pourraient bien présager d’un revirement de la commune sous la pression des actions menées par La Lézarde. La vigilance reste néanmoins de mise : « Notre confiance dans le personnel politique n’est pas ingénue, et ce ne sont certainement pas les dénégations de l’échevin qui vont nous rassurer. Précisément parce que ce sont des paroles en l’air infirmées par des écrits explicites et précis. »
Avant de nous laisser filer depuis la cour de sa ferme, Henk Van der Heyde disparaît quelques instants, puis revient une boîte à la main. Son regard s’illumine quand il l’ouvre pour nous présenter des plumes de pie-grièche écorcheur qu’il a ramassées dans ses champs. Cet oiseau empale ses proies, insectes, lézards ou petits mammifères, sur des épines, des brindilles ou des barbelés pour constituer des stocks de nourriture. D’où son nom un peu effrayant. Si vous ne savez pas, vous pouvez toujours demander à Henk Van der Heyde. Il connaît mieux que personne les animaux qui peuplent son quotidien.
De plus en plus de terres à l’étranger
De 2015 à 2024, le nombre d’hectares utilisés par des exploitant·es agricoles luxembourgeois·es à l’étranger a augmenté de plus 45 %, passant de 7.644 à 11.135 hectares, selon les chiffres fournis au woxx par le ministère de l’Agriculture. Cela représente donc une hausse de 3.491 hectares. Sur la même période, la surface agricole utilisée (SAU) par l’agriculture luxembourgeoise, incluant les terres au grand-duché et à l’étranger, est passée de 131.384 hectares à 133.040 hectares. Si l’on retranche les surfaces achetées à l’étranger, on constate que les terres agricoles uniquement localisées au Luxembourg ont sensiblement diminué ces dix dernières années, passant de 123.740 à 121.905 hectares. Cette perte résulte du reclassement des terres à des fins d’embroussaillement, de reboisement, pour laisser la place à un chantier temporaire ou pour l’urbanisation, indique le ministère.

